Projet pour les ZEP : Désinformation et politique politicienne ?

C’est sûr, le plan de Peillon pour les zones prioritaires d’éducation qui doit être mis en place dès la rentrée semblait idéal : novateur, salué par la totalité des syndicats, encourageant en terme de moyens et de considérations…. Seulement, depuis presque trois semaines, tout cela semble nettement moins providentiel.

Malgré ces annonces positives et le soutien des syndicats, un certain nombre d’enseignants des collèges et lycées de ZEP ont fait entendre leurs voix sur les réseaux sociaux (twitter notamment). J’ai été surprise de voir se déchaîner ceux qui auraient du être les plus satisfaits.

"Pourquoi vous criez", j’ai en gros naïvement demandé. Et les réponses twittoresques n’ont pas tardé : "mensonges, ironie, trahison", et autre "gros foutages de gueule"… Collègues très très énervés. J’ai cherché à comprendre. Puis j’ai compris : alors que les annonces de Peillon qui doivent être mises en place en septembre seront bien mises en place dans une centaine d’établissements en grosses difficultés, d’autres établissements, pourtant en très grandes difficultés eux aussi, et classés ZEP, vont voir baisser leur DHG (dotation horaire globale) ce qui revient à devoir fermer des classes et/ou réduire le nombre de profs, donc à augmenter le nombre d’élèves pour une classe. Impensable en général, suicidaire en ZEP.

En réactions, les enseignants des ZEP font grève le 24 janvier. Résultats ? Les médias (quelques uns, surtout des journaux papiers) en parlent quelques jours plus tard. Et depuis ? plus rien. Je ne parviens pas à trouver un seul papier traitant du sujet datant de moins d’une semaine. Les enseignants de ZEP veulent des réponses, mais comme ils se battent seuls (je veux dire sans les profs des zones non-zep qui ne s’intéressent pas franchement au sujet) comme les médias s’en foutent (la théorie du genre fait vendre, pas les ZEP), comme les syndicats sont trop discrets sur le sujet, le ministère se tait !

Face  à l’absence d’information, je reproduis ici l’article (l’un des seuls qui parle da la manifestation ZEP) de Véronique Soulé, en charge de la rubrique éducation de Libé. Cependant, il date déjà de 10 jours…

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"Elèves de Guy Môquet, On tient à votre scolarité ! Nous allons perdre 84 heures de cours par semaine à la rentrée de septembre 2014. Pourtant le nombre d’élèves prévus augmente ! Luttons contre la baisse des moyens !"
. Signé: les enseignants mobilisés du collège Guy Môquet de Gennevilliers, dans les Hauts de Seine.

C’est le branle bas de combat dans les collèges du département, ainsi qu’au lycée Galilée de Gennevilliers. Ces derniers jours, les équipes ont découvert leurs dotations horaires globales (les DHG) pour la rentrée 2014, c’est-à-dire le nombre total d’heures d’enseignement dont chaque établissement disposera.  Or, elles sont en baisse un peu partout, notamment dans les établissements Zep, les plus fragiles.

C’est la colère et surtout l’incompréhension. Le 16 janvier, le ministre de l’EducationVincent Peillon a annoncé à grand fracas un vaste plan pour relancer l’éducation prioritaire, chiffré entre 300 et 400 millions d’euros. Or, sur le terrain, c’est le contraire qui se passe…

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Du coup, plusieurs collèges se sont mis en grève. Et ce jeudi 23, une manifestation a eu lieu devant le siège de l’inspection académique à Nanterre.

Au collège Marguerite Duras de Colombes, les enseignants ont appris qu’ils perdront 42 heures hebdomadaires, alors que l’on attend 42 élèves supplémentaires. Cela devrait entraîner, selon eux, la suppression d’une classe et annuler l’ouverture, prévue, d’une autre.

Le collège Edouard Manet de Villeneuve la Garenne, l’un des premiers à s’être  mis en grève lundi  20 janvier, classé Zep et zone violence, a perdu 56 heures, ce qui pourrait entraîner la fermeture de deux, voire trois classes. L’équipe est particulièrement amère. En 2012, sous la présidence Sarkozy,  rappelle-t-elle, elle s’était mobilisée  contre la baisse de 33 heures de sa DHG. Elle avait alors reçu le soutien de François Hollande et de Vincent Peillon qui s’étaient même déplacés le  6 mars 2012:  ils "avaient déploré cette perte et s’étaient engagés devant la presse à agir une fois au pouvoir".

Au lycée Galilée de Gennevilliers, souvent cité comme un exemple de réussite dans l’éducation prioritaire, l’équipe estime, elle, qu’il lui faudrait, à la rentrée 2014, 72 heures en plus pour maintenir les conditions d’encadrement actuelles, déjà dégradées en raison d’une augmentation imprévue des effectifs à la rentrée 2013. En réalité, selon elles, il faudrait 126 heures en plus "pour revenir aux conditions qui ont permis la réussite des élèves jusqu’à la rentrée 2013".

A total, les protestataires, soutenus par les syndicats – le SNES, le Sgen-CFDT, FO.. -,  ont calculé que sur 31 établissements en éducation prioritaire, 27 perdaient des moyens en septembre 204.

Plusieurs élus, dont le maire de Gennevilliers Jacques Bourgoin, étaient présents ce jeudi à la manifestation devant l’Inspection académique. Ils ont été reçus par l’inspecteur. Puis après eux, les représentants des professeurs en grève ainsi que des parents FCPE.

Des premiers signes encourageants sont alors apparus en fin d’après-midi. Le directeur académique, après avoir contacté le ministère, a promis des moyens à redistribuer pour la semaine prochaine.  Mais avant de désarmer, les protestataires attendent du concret.

Question: pourquoi tout à coup ces réductions de moyens, alors que François Hollande a promis de  créer 60 00 postes durant le quinquennat, et ce en priorité pour les établissements les plus fragiles ? Mystère…

En filigrane, la question qui se  pose est sans doute celle du financement de la réforme de l’éducation prioritaire. Vincent Peillon a assuré que cela se ferait "à moyens constants, et sans que personne n’y perde". Mais est-ce tenable ?

Dès septembre 2014, 100 établissements parmi les plus difficiles devraient bénéficier des moyens  supplémentaires promis dans la réforme. Les Rectorats doivent maintenant les identifier en fonction de certains critères. En attendant, prudents, auraient-ils voulu économiser ailleurs afin de mettre des moyens de côté et de les redistribuer ensuite aux 100 heureux élus ? Affaire à suivre.

Propos sur le bonheur…

Alain, Propos sur le bonheur

Chapitre 62, "Du devoir d’être heureux".

Il n’est pas difficile d’être malheureux ou mécontent ; il suffit de s’asseoir, comme fait un prince qui attend qu’on l’amuse ; ce regard qui guette et pèse le bonheur comme une denrée jette sur toutes choses la couleur de l’ennui ; non sans majesté, car il y a une sorte de puissance à mépriser toutes les offrandes ; mais j’y vois aussi une impatience et une colère à l’égard des ouvriers ingénieux qui font du bonheur avec peu de chose, comme les enfants font des jardins. Je fuis. L’expérience m’a fait voir assez que l’on ne peut distraire ceux qui s’ennuient d’eux-mêmes.

Au contraire, le bonheur est beau à voir ; c’est le plus beau spectacle. Quoi de plus beau qu’un enfant ? Mais aussi il se met tout à ses jeux ; il n’attend pas que l’on joue pour lui. Il est vrai que l’enfant boudeur nous offre aussi l’autre visage, celui qui refuse toute joie ; et heureusement l’enfance oublie vite ; mais chacun a pu connaître de grands enfants qui n’ont point cessé de bouder. Que leurs raisons soient fortes, je le sais ; il est toujours difficile d’être heureux ; c’est un combat contre beaucoup d’événements et contre beaucoup d’hommes ; il se peut que l’on y soit vaincu ; il y a sans aucun doute des événements insurmontables et des malheurs plus forts que l’apprenti stoïcien ; mais c’est le devoir le plus clair peut-être de ne point se dire vaincu avant d’avoir lutté de toutes ses forces. Et surtout, ce qui me paraît évident, c’est qu’il est impossible que l’on soit heureux si l’on ne veut pas l’être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire.

Ce que l’on n’a point assez dit, c’est que c’est un devoir aussi envers les autres que d’être heureux. On dit bien qu’il n’y a d’aimé que celui qui est heureux ; mais on oublie que cette récompense est juste et méritée ; car le malheur, l’ennui et le désespoir sont dans l’air que nous respirons tous ; aussi nous devons reconnaissance et couronne d’athlète à ceux qui digèrent les miasmes, et purifient en quelque sorte la commune vie par leur énergique exemple. Aussi n’y a-t-il rien de plus profond dans l’amour que le serment d’être heureux. Quoi de plus difficile à surmonter que l’ennui, la tristesse ou le malheur de ceux que l’on aime ? Tout homme et toute femme devraient penser continuellement à ceci que le bonheur, j’entends celui que l’on conquiert pour soi, est l’offrande la plus belle et la plus généreuse.

J’irais même jusqu’à proposer quelque couronne civique pour récompenser les hommes qui auraient pris le parti d’être heureux. Car, selon mon opinion, tous ces cadavres, et toutes ces ruines, et ces folles dépenses, et ces offensives de précaution, sont l’œuvre d’hommes qui n’ont jamais su être heureux et qui ne peuvent supporter ceux qui essaient de l’être. Quand j’étais enfant, j’appartenais à l’espèce des poids lourds, difficiles à vaincre, difficiles à remuer, lents à s’émouvoir. Aussi il arrivait souvent que quelque poids léger, maigre de tristesse et d’ennui, s’amusait à me tirer les cheveux, à me pincer, et avec cela se moquant, jusqu’à un coup de poing sans mesure qu’il recevait et qui terminait tout. Maintenant, quand je reconnais quelque gnome qui annonce les guerres et les prépare, je n’examine jamais ses raisons, étant assez instruit sur ces malfaisants génies qui ne peuvent supporter que l’on soit tranquille. Ainsi la tranquille France, comme la tranquille Allemagne, sont à mes yeux des enfants robustes, tourmentés et mis enfin hors d’eux-mêmes par une poignée de méchants gamins.

16 mars 1923

Du temps et de l’argent pour les ZEP #éducationprioritaire

Si les meilleurs élèves sont à leur place dans l’éducation nationale, s’ils sont correctement tirés vers le haut ; les plus défavorisés, les plus en difficultés, eux, sont très peu aidés ; c’est ce qu’a révélé l’enquête PISA et c’est ce que confirme la Cour des comptes : "le système éducatif ne donne pas davantage à ceux qui ont moins mais à ceux qui sont déjà bien pourvus et il ne donne pas assez à ceux qui sont en difficulté".

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Vincent Peillon a donc réagi et pour une fois, il est suivi par la totalité des syndicats de l’EN (grande première !) : il a présenté jeudi dernier (le 16 janvier) sa réforme de l’éducation prioritaire qui a échoué depuis 30 ans à donner les mêmes chances aux enfants de milieux défavorisés. L’éducation prioritaire concerne 20% des élèves scolarisés en France.

Cette réforme commence par prendre en compte les profs, et n’en déplaise à ceux qui estiment que ça ne servira à rien, je crois pour ma part que c’était la première mesure à prendre. Voici donc les mesures principales du plan Peillon pour l’éducation prioritaire (cela représente 300 à 400 millions d’euros réaffectés prioritairement dans les zones les plus sensibles et cela concernera 100 écoles et collèges baptisés REP+ (le label éclair disparaît donc…)à la rentrée 2014 puis 350 en 2015 :

- Les établissement difficiles bénéficieront en priorité des créations de postes du dispositif «plus de maîtres que de classes».

- Les élèves de 6e seront accompagnés en petit groupe, avec un enseignant ou un assistant d’éducation: aide aux devoirs, soutien méthodologique, tutorat, soutien en ligne… D’abord dans les collèges les plus difficiles, puis dans toutes les zones prioritaires. (J’aimerais comprendre en quoi consistera exactement cet "accompagnement" ?)

- Revalorisation des primes pour les profs, histoire d’essayer de les garder dans ces établissements où le turn-over est conséquent : doublement dans les établissements les plus difficiles, hausse de 50% dans les autres.

- Décharges horaires pour les profs : 1h30 de cours en moins par semaine dans les collèges les plus difficiles, neuf journées libérées pour les professeurs des écoles, pour un suivi personnalisé des élèves, du travail d’équipe, des rencontres avec les parents…

- Les profs seront aussi soutenus: le travail d’équipe sera animé par un coordonnateur, des formateurs les accompagneront et des moyens seront attribués pour mettre en oeuvre les projets des établissements sur quatre ans. (Idem ici, tout ça est un peu flou)

L’objectif est que l’écart de performance entre les élèves de l’éducation prioritaire et les autres, qui dépasse 30%, soit réduit à 10%. Seul hic, ces propositions n’abordent pas la question des contenus pédagogiques et programmes scolaires qu’il faudrait adapter aux élèves en difficulté…

Le rapport de l’Assemblée Nationale sur la politique d’éducation prioritaire (Juillet 2013).

Haro sur les écrans #Paroles d’élèves

La semaine dernière, alors que je discutais avec l’une de mes élèves de seconde de sa très mauvaise note à un de mes devoirs sur table, celle-ci m’expliquait qu’elle n’avait pas lu le livre sur lequel le devoir portait, non pas par dégoût de la lecture mais pas manque de temps. 

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Je cherchais donc à comprendre comment, à 15 ans, on peut manquer de temps pour lire… surtout si l’idée de lire ne nous est pas si désagréable que ça. 

"Quand tu rentres du lycée, tu fais du sport ? Des activités particulières qui te prennent du temps et de la concentration ?", je lui ai donc demandé. "Non, m’a-t-elle répondu, pas spécialement". "Mais alors tu fais quoi ?". "Bah (tous les élèves de seconde commencent leur phrase par "bah") je regarde la télé", m’a-t-elle expliquée la tête un peu basse, consciente que je n’allais pas trouver ça follement merveilleux. "Bon" j’ai dit pour contrer son "Bah", "Et avant de t’endormir ! Avant de t’endormir tu dois bien avoir le temps de lire !" je me suis exclamée persuadée d’avoir trouvé la solution. "Bah…. Non, pas le temps". "Mais enfin ! Quand j’avais ton âge je n’avais que ça à faire de lire avant de m’endormir ! Dix minutes tous les soirs ça suffit tu sais ! Dix minutes, ça n’est rien !". "Bah oui mais non Madame". "Ah bon ?". "Bah non, pas le temps". "POURQUOI ?". "Bah……….. j’ai ma tablette Madame". 

(Et bien sûr que non, la solution n’est pas de proposer des ebooks aux élèves, car en réalité le problème n’est pas la tablette mais Internet.) 

Enseigner les lettres : Eloge du "par coeur" ?

Pour mes recherches, entre pédagogies nouvelles et républicains de l’école, entre "pédagol" et réactionnaires, je lis les livres traitant d’éducation de Natacha Polony et Cécilé Ladjali. Polony a été prof un an avant de devenir journaliste ; Ladjali est prof depuis 15 ans et n’a toujours pas perdu la foi ; pourtant, les deux femmes se rejoignent un peu sur la défense d’une certaine école, une école "carré", droite, autoritaire, à la seule différence que lorsque Polony est alarmiste et gâche ses bonnes idées à force de mépris envers les idées des autres, Ladjali est simplement pertinente, elle interroge, elle questionne. Toutes deux proclament pourtant posséder le même mentor : George Steiner, l’écrivain, critique littéraire et philosophe de l’éducation. Par conséquent, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi quand la lecture de Polony me met souvent hors de moi, les écrits de Cécile Ladjali résonnent dans mon cerveau de prof et me font me poser de vraies questions d’éducation. J’y reviendrai dans un prochain billet où je décortiquerai l’un des livres de Polony. 

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En attendant, je voudrais retranscrire ici, tel quel, un passage du livre Eloge de la transmission, dialogue entre George Steiner et Cécile Ladjali. Cécile Ladjali interroge le maître franco-américain sur l’apprentissage par coeur qu’elle défend corps et âme. Elle explique qu’il faudrait "aller contre les élèves" pour leur transmettre quelque chose, notamment en encourageant la connaissance par coeur de textes littéraires. Elle défend l’idée que le travail du professeur est de "travailler contre, de confronter l’élève à l’altérité, à ce qui n’est pas lui, pour qu’ensuite il se comprenne mieux lui-même". Je trouve l’idée intéressante, et semble-t-il, de prime abord en tout cas, totalement opposée aux principes des pédagogies nouvelles. Mais pourquoi, après tout, faudrait-il opposer ces deux visions de l’école ? La mixité, même dans les pédagogies, me semble une sacré bonne idée. 

Voici l’échange entre Steiner et Ladjali sur l’apprentissage par coeur : 

George Steiner : Nous l’oublions mais dans la majorité des grandes cultures de notre planète, le poème se transmet de voix vivante à voix vivante, et pas du tout par le livre. (…). On peut réciter et composer des poèmes par la voix vivante, par l’oreille vivante. Peut-être là y a-t-il une ouverture sur un monde ? C’est pourquoi je regrette qu’on n’apprenne plus par coeur. Apprendre par coeur, tout d’abord, c’est collaborer avec le texte d’une façon tout à fait unique. Ce que vous avez appris par coeur change en vous et vous changez avec, pendant toute votre vie. Deuxièmement, personne ne peut vous l’arracher. Parmi les salauds qui gouvernent notre monde, la police secrète, la brutalité des moeurs, la censure, ce que l’on possède par coeur nous appartient. C’est une des grandes possibilités de la liberté, de la résistance. Il n’est pas nécessaire de souligner que les plus grandes poésies russes de notre siècle, celles précisément d’Ossip Mandelstam, d’Akhmatova et tant d’autres, ont survécu dans le par coeur. Et le par coeur veut dire : je participe à la genèse, à la transmission, je tiens le poème en moi. (…) Oui, je crois profondément que lorsqu’on abandonne l’apprentissage par coeur, si on néglige la mémoire, si on ne l’entretient pas à la manière de l’athlète qui exerce ses muscles, alors elle dépérit. Notre scolarité, aujourd’hui, est de l’amnésie planifiée. 

Cécile Ladjali : Aux yeux de certains pédagogues, l’affranchissement des élèves du "par coeur", de ce rapport un peu autiste au texte, de cette espèce de torture qui consistait par le passé à leur faire apprendre des poèmes, à les faire réciter devant la classe, est considéré comme une grande victoire. Les élèves sont les premiers à s’insurger contre cette méthode qui les renvoie à des souvenirs de cours élémentaire. Pour eux, la récitation est le contraire de la réflexion ; c’est l’oubli de soi au profit d’une voix étrangère dans laquelle on se dilue. La dépossession du peu de singularité que l’on est fier d’avoir à quinze ans, l’idée de n’être qu’un truchement leur sont odieuses. 

George Steiner : Mais c’est le contraire ! Vous les videz en leur enlevant ce qu’on porte, le bagage intérieur. Vous leur prenez le lest du bonheur pour la grande traversée de la mer qu’est la vie. 

Cécile Ladjali : Encore une fois, je pense que ce qui est important est de travailler contre. Je leur ai demandé d’apprendre des textes par coeur cette année (…). Il était question d’apprendre toute la tirade finale d’Oedipe. Au début, nouvelle insurrection : ils n’étaient pas contents du tout, mais maintenant ils ont Sophocle en eux, dans leur coeur et c’est vrai que le drame grec leur appartient et que l’hypotexte les a énormément aidés pour l’écriture. De façon presque magique, le souvenir des textes appris par coeur ressurgit au moment ou eux doivent formuler, créer une syntaxe impeccable. Je pourrais le prouver scientifiquement : je sais pourquoi telle ou telle expression est bonne : c’est parce que derrière elle il y a le par coeur… Sophocle ne les quittera plus maintenant. 

Education nationale : Bilan 2013

Billet très fortement inspiré par les revues de presse des Cahiers Pédagogiques et par le merveilleux blog de Philippe Watrelot

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Fin 2012, le rapport "Refondons l’école de la République" est remis au ministre Vincent Peillon. La totalité des sujets qu’il contient seront alors inscrit dans le projet de loi sur l’école qui a été soumis au parlement en janvier 2013.

Et depuis, voilà les chantiers lancés, avec plus ou moins de succès :

Les rythmes scolaires … survivent au choc médiatique

Peillon demande le retour à la semaine de 9 demi-journées et envisage la possibilité d’allonger de deux semaines l’année scolaire (suppression de deux semaines de grandes vacances). Cette réforme devait entrer en vigueur à la rentrée 2013 mais certaines écoles ont eu l’autorisation de repousser cette mise en place à la rentrée 2014.

Résultats ? Beaucoup d’oppositions à cette réforme, oppositions assez compliquées à comprendre puisque la plupart ne refusent pas le fond du projet mais plutôt la rapidité d’exécution et le manque de moyen pour la mettre en place correctement.

Ce qui n’a pas aidé cette réforme (au bon rythme, à mon sens) ce sont évidemment l’instrumentalisation politique qui en a découlé et les médias qui ont parlé uniquement de ceux qui étaient contre la réforme et sans vraiment expliquer pourquoi ils l’étaient. Dans l’opinion publique, ça a donné une sorte de flou : on n’est pas d’accord par principe, parce qu’on n’a entendu beaucoup de critiques à la radio.

Cette tempête médiatique n’a pas aidé cette réforme qui aurait pu au contraire profiter de certains témoignages positifs pour réparer ses couacs. D’autant que cette tempête médiatique s’est déclenchée alors que seulement 20 % des communes ont mis en place la réforme en 2013. Seulement 20 % !!!!!!!!! Ca promet pour les 80% restant en septembre prochain… En tout cas, les subventions des communes ont été reconduites, la mise en place du nouveau rythme est donc bien partie pour se concrétiser.

Réinventer la formation des enseignants 

Les IUFM ayant été fermés, il a fallu récréer quelque chose ; la même chose ça aurait vraiment été de la provoc, du coup on a créée l’ESPÉ (Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education). Là, hormis les difficultés à faire travailler université et école séparée ensemble, tout le monde est d’accord (ou presque) : c’était essentiel. Tout reste à construire : indépendance vis à vis des universités ? Modèle économique ?

Résultats ? Augmentation du nombre d’inscrits au futur concours de recrutement des enseignants et création d’un Comité de suivi. Hic ? Il va falloir réinventer les formations créées dans l’urgence pour cette première année.

De nouveaux programmes ! 

Peillon a mis en place le Conseil Supérieur des programmes (CSP). 10 personnes nommées par le ministre : 3 députés, 3 sénateurs et 2 représentants du Conseil économique, social et environnemental… Pas de profs ? Non, malheureusement, pas de profs… Son président est Antoine Boissinot (il a notamment écrit Perspectives actuelles de l’enseignement du français (dir.), CRDP de Versailles, 2001). Ce n’est cependant pas le CSP qui va construire les programmes, il doit simplement définir les orientations générales et une charte pour cette construction. Les programmes de la Maternelle changeront en premier (rentrée 2014) puis ce sera au tour de l’élémentaire puis du collège et du lycée.

Dans une interview, le président du CSP a expliqué le futur travail de cette instance, et c’est très prometteur … :

Avant on définissait les programmes comme des contenus d’enseignement en lien avec un cadre horaire. Aujourd’hui l’idée c’est de réfléchir comme dans de nombreux pays en terme de curriculum, ce qui suppose une approche plus globale. Le curriculum ce n’est pas que du contenu mais une réflexion sur les compétences, l’évaluation, les outils numériques, la formation professionnelle. C’est une nouvelle approche , une nouvelle manière d’aborder les questions au programme. Plutôt que remplacer les programmes, procédure qui lasse les enseignants, on réfléchit à une nouvelle méthode pour élaborer plus globalement et les accompagner mieux en terme de formation et d’outillage pédagogique et d’accompagnement. ”.

Résultats ?  On ne peut pas s’empêcher de penser qu’à chaque quinquennat les programmes changent et on ne peut pas s’empêcher de rappeler qu’il faut une dizaine d’années pour voir l’effet de nouveaux programmes… Sans continuité politique, tout cela semble donc fort vain !

Les assises de l’éducation prioritaire : 

Elles sont en cours et donneront lieu à des synthèses courant 2014.

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Alors, verdict ? On a quand même un peu l’impression d’assister à une remise en place de tout ce qu’avait démantelé Sarkozy (IUFM fermés, 70000 postes en moins alors qu’il y a 35 élèves par classe, etc.) et à une énième révision des programmes. Mais évitons de sombrer dans la critique négative à la Polony, dans la défiance, à dénigrer ce qui pourrait être au final très positif !

Comme le dit Antoine Prost (Du changement dans l’école chez Seuil, analyse des réformes successives dans l’EN) : “Nous avons un vrai problème de gouvernance politique : la continuité n’est pas assurée, or elle est absolument nécessaire dans l’Education nationale. ”. En d’autres termes et pour reprendre l’expression de Philippe Watrelot : "Le temps pédagogique n’est pas celui du politique". Mais finalement, peu importe : quand les enseignants et l’opinion est d’accord sur une réforme, la continuité se crée d’elle-même, et c’est comme cela que le changement voit concrétement le jour.

Les sujets de polémiques pour 2014 sont répertoriés par Philippe Watrelot

- La question du métier et des salaires, la question du rééquilibrage entre salaire des primaires et salaires des collèges/lycées…

- Question du statut de l’enseignement, et des disciplines enseignées qui sont vécues (à juste titre, non ? ) comme une partie de l’identité professionnelle des enseignants du secondaire.

- Question du "management" de l’école : autonomie et responsabilisation des lieux d’enseignements. Plus clair et plus souple. Oui, mais à quels risques ?