La rhétorique dit beaucoup de chaque société. On pourrait d’ailleurs établir une sorte de graphique depuis la création de la rhétorique chez les Grecs jusqu’à notre société actuelle. Dans l’Histoire, il y a des moments où la rhétorique meurt et d’autres où elle asphyxie la parole, le langage, selon que la société va bien ou mal, évolue ou régresse.
Mais la rhétorique, en fait, c’est quoi ? D’Aristote à Barthes en passant par Schopenhauer et Cicéron, la définition est problématique. On dira, grossièrement et pour faire bref, que la rhétorique, c’est l’art de bien parler. Ou, pour faire encore plus simple, l’art de parler.
Quand il n’y a pas de rhétorique, pas de figures (pas d’images, de métaphores -on en produit en permanence-, pas de périphrases), il y a désublimation et réduction de l’homme à ses instincts. Sans rhétorique on ne dit pas "mignonne viens voir si la rose…" mais plutôt "On baise ?". Sans rhétorique on ne dit plus du bisou, comme Cyrano :
"Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le coeur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme! "
mais plutôt que c’est … "un échange entre deux épidermes".
La rhétorique élève donc l’homme. Elle le civilise. Et pourtant. Pourtant, l’art de parler, le fait de parler, parfois, devient ridicule. La rhétorique, dans certaines sociétés, et c’est le cas dans le monde actuel, devient ridicule. Bête à manger du foin. La rhétorique, alors, endort l’homme, elle l’abâtardit lorsque les figures répétées par coeur se vident de sens : c’est la langue de bois.
Alors, on ne dit plus "publicité" mais "communication", "système éducatif" pour "école", "personnes âgées" pour "vieux", etc. La rhétorique peut dès lors devenir dangereuse. On dit "solution finale" pour "génocide nazi", "dommages collatéraux" pour "destructions de bâtiments civils". Dans ce genre de cas, si présents dans la communication actuelle, la rhétorique nous cache la réalité des choses et nous manipule. La boucle se referme, ce qui civilise, ce qui avait permis d’échapper à la barbarie (la rhétorique, donc) ramène à la barbarie…
Comme le dit merveilleusement bien Michel Théron dans son ouvrage sur la stylistique : "Il y a toujours aux questions esthétiques elles-mêmes, des référents culturels et sociaux. La forme est signe d’autres choses qu’elle-même".










