Remplacer les notes par les compétences et les couleurs ?

Depuis cette année, les compétences envahissent notre travail de professeurs. Personne ne nous oblige à « passer aux compétences » pour évaluer mais on a désormais la possibilité de choisir entre mettre des notes ou valider des compétences… J’avais un avis plutôt positif sur la question jusqu’à m’interroger vraiment sur le fondement de cette petite révolution et jusqu’à faire des recherches sur le sujet. Avec une collègue avec qui je travaille en binôme, nous avons mis en place un système d’évaluations par compétences que nous couplons toujours avec les notes. Après tout, à la fin de la troisième, comme à la fin du CM2 pour les instituteurs, on doit remplir le « livret de compétences » de chaque élève et dire s’il est apte ou non à réaliser telle ou telle chose (on devrait en principe le remplir à chaque fin d’année…). J’ai choisi de ne travailler par compétences qu’avec mes classes de 6ème pour de multiples raisons. Cependant, près de cinq mois après le début de l’année, je trouve le concept lourd et incohérent. Les élèves me demandent toujours si « acquis » (couleur verte) vaut un 20/20 par exemple et j’observe facilement qu’un « Non acquis » (couleur rouge) les attriste et les déstabiliser autant (voire plus) qu’un 5/20. De plus, c’est chronophage et l’utilité reste à démontrer.

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Pour confronter mon avis de moins en moins enthousiaste à un autre avis concret, j’ai cherché un peu ce qu’en pensaient mes collègues. Voici retranscrite ici une lettre d’un instituteur aux parents des élèves de sa classe. Il leur explique pourquoi il ne remplira pas le livret de compétences de leurs enfants. A bon entendeur…

« Madame, Monsieur,
 
 Nous arrivons en fin d’année scolaire et il est temps pour moi, comme pour mes collègues, de faire le bilan annuel du travail de votre enfant. L’administration me demande de vous communiquer la page d’attestation de compétences ci-jointe après l’avoir remplie (note de service n° 2012-154 du 24-9-2012).
 
 Je me dois donc de la porter à votre connaissance. Toutefois, pour des raisons qui touchent à ma conception du métier de professeur des écoles, je ne la remplirai pas.    Depuis plusieurs années, la nature même de ce métier a été affectée par une « évaluationnite » aiguë, fondée sur les « compétences »,  qui a détourné l’école de sa mission d’instruction. 
 
 Traditionnellement, le métier d’instituteur consistait pour une part à apprécier  régulièrement par une note la réussite de ses élèves – et par là même  l’efficacité de son enseignement – à l’occasion d’exercices ponctuels comme les dictées, les résolutions de problèmes, et tous autres exercices mobilisant des connaissances répertoriées dans le programme. À ce mode d’évaluation, compréhensible par tous, s’est substituée une évaluation par compétences, dénuée de sens, et graduée dans un premier temps en quatre paliers : « non-acquis, en cours d’acquisition, à renforcer, acquis », puis en trois : « non acquis, en cours d’acquisition, acquis ». C’était le temps de l’ancien livret compétentiel avec ses 110 cases à cocher, vite appelé « l’usine à cases. » 

Aujourd’hui, l’institution, sans doute dans une louable volonté de simplification, ne nous demande plus que d’apposer une date en face de chacune des sept compétences retenues par elle pour mesurer la réussite de votre enfant : 

Maîtrise de la langue française
Pratique d’une langue vivante étrangère
Principaux éléments de mathématiques
Culture scientifique et technologique
Maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication
Culture humaniste
Compétences sociales et civiques
Autonomie et initiative

Il est donc désormais en mon pouvoir de décréter d’un coup de tampon dateur que votre enfant « maîtrise la langue française » depuis le 15 juin 2013, même s’il oublie ou inverse des lettres, néglige les accords grammaticaux, confond l’infinitif et le participe passé, le futur et le conditionnel… Le ministère précisant que  la validation de la compétence concerne les élèves « ne rencontrant pas de difficultés particulières » chacun sera rassuré. En effet, les difficultés que je viens de citer n’ont rien de « particulier» : elles ne sauraient justifier que je m’abstienne du coup de tampon préconisé !  

Cette fiche d’attestation de compétences est un outil merveilleux  qui fait disparaître les réalités de l’enseignement et la raison d’être de celui-ci : l’instruction des enfants.    

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Entre les pédagos et les trados, des profs inventifs

Sur Twitter se cristallise une haine entre ceux qui se déclarent des pédagogues, investis dans les recherches en sciences de l’éducation, surnommés « pédagogo » par leurs ennemis ; et ceux qui se sont fait appeler « les anonymes consternants » parce qu’ils utilisaient toujours des surnoms quand ils invectivaient et insultaient les premiers. Ambiance… Quand on n’entre pas dans l’arène et que l’on observe de loin, même en étant prof soi-même, c’est accablant de ridicule et d’idéologies. D’autant que les arguments des uns et des autres manquent de clairvoyance et de pertinence. Pourquoi l’un exclurait l’autre ? Pourquoi vouloir penser la pédagogie, essayer d’autres méthodes, empêcherait de défendre une école sérieuse qui promulguerait des savoirs pointus ?

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J’effectue des recherches en sciences de l’éducation et me questionne régulièrement sur ma pratique, j’aime tester les pédagogies à la mode et les concepts nouveaux mais cela ne m’empêche pas d’apprécier le travail du collectif Sauver les lettres qui défend le retour à un niveau d’enseignement de la langue française plus élevé et élitiste (sans être moins inégalitaire). Il ne me semble pas inconséquent d’avoir un pied de chaque côté. Pourtant, on dit bien que l’association Sauver les lettres exècre le travail des pédagogues comme Philippe Meirieu et dénonce la promotion chez l’élève des activités, du savoir-être, au détriment des contenus des cours…. Pourquoi opposer les deux ? Si on le fait, on tombe forcement dans l’idéologie.

Pédagos contre partisans des vieilles méthodes : l’opposition caricaturale continue donc de jouer à plein, dans les médias comme à chaque conflit sur les programmes. D’un côté, ceux qui réfléchissent aux modes d’apprentissage des enfants qui iraient forcément dans le sens du constructivisme et des raisonnements inductifs ; de l’autre, ceux qui calquent les pratiques du passé. La réalité est plus contrastée. Les recherches pédagogiques sont diverses, et ne correspondent que rarement à un clivage idéologique. Il y a, bien sûr, les écoles Montessori, la pédagogie Freinet, les mouvements pour  » l’éducation nouvelle », dont se réclament tous ceux qui voient surtout dans la pédagogie la part de découverte par l’élève et la confrontation à des « situations-problèmes » (ce qui réduit singulièrement l’héritage des grands pédagogues). Mais il existe aujourd’hui nombre de professeurs qui s’interrogent sur leurs pratiques et sur les moyens de transmettre le savoir.

Le Grip, Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes, fait partie de ces associations qui entendent réfléchir à la pédagogie sans pour autant accepter les modes et les dogmes. Qualifié de  » groupuscule extrémiste  » par un inspecteur qui n’aime pas toutes les réflexions en éducation et que son devoir de réserve ne paralyse apparemment pas, le Grip fut fondé, en 2003, par des enseignants qui espéraient avoir un mot à dire dans le grand débat sur l’école lancé par Jacques Chirac. Passant au crible les programmes scolaires, ils ont depuis lancé un projet baptisé Slecc, qui compte aujourd’hui une vingtaine de classes en France. Le projet Slecc, Savoir lire, écrire, compter, calculer, est un projet expérimental.

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Réflexions sur l’école : Des contemporains qui l’accusent, de la réalité, de la possibilité d’enseigner le français en collège et lycée à partir des très à la mode « pédagogies nouvelles » et des classes sociales…

L’école m’a construite, en partie. Tout du moins, elle m’a appris ce que je sais. Je suis totalement en adéquation avec ce qu’on appelle à tort les nouvelles pédagogies, c’est-à-dire les pédagogies Montessori, Freinet et Steiner, très, très à la mode aujourd’hui. Le hic, c’est que j’ai l’impression que ces deux affirmatives s’opposent, qu’elles ne peuvent pas cohabiter. On ne peut pas aimer l’école, la respecter surtout ET défendre les pédagogies dites nouvelles. Ça, ça fout le bordel dans mon esprit de prof. Je sais que le système scolaire est bancal, la faute, entre autres, à la démocratisation (massification) de l’accès à l’enseignement dans les années 60 sans changement majeur de l’organisation dudit système. Le système scolaire doit donc certes être modifié mais comment fait-on cela si la majorité des parents pensent profondément que l’école fait la misère à leurs enfants ?

Ces derniers mois j’ai entendu de nombreuses réflexions sur l’enseignement français public, nauséabondes ou naïves, mais toujours négatives. La nounou de ma fille, 5 enfants, un mari au chômage, un seul salaire d’assistante maternelle à la maison, de confession musulmane : « Moi j’ai mis les deux derniers dans le privé.

– Le privé catholique ?

-Oui. 

– Mais pourquoi ?

-Dans le public, ça se passait pas bien dans le quartier.

-Ah bon, trop d’enfants en difficulté ? difficiles ?

-Non, c’était les profs.

-Enfin, bon, ce sont les mêmes profs dans le privé et le public. On est tous gérés par le même ministère, payés par les mêmes services, on a passé le même concours, suivi les mêmes formations.

-Ah peut-être ! Mais c’est pas pareil !

-M’enfin, pourquoi ?

-Bah dans le privé les profs s’investissent plus (moue et tête qui se balance d’avant en arrière pour appuyer ses propos).

-Vous êtes sûre ? (ton ironique parce que bon elle connaît mon métier…)

-Bien sûr ! C’est certain. Les profs du privé sont plus motivés. Ils s’investissent vraiment eux.

Je n’ai pas changé de nounou, j’ai arrêté de parler de l’Education Nationale avec elle. Une copine inscrit quant à elle ses enfants à la rentrée dans une école alternative qui pratique les pédagogies « nouvelles ». Dans l’absolu, j’approuve. Pourquoi pas. Elle peut se le permettre financièrement. Sa fille est une très bonne élève. Je ne connais pas le rapport qu’a son fils à l’école. Mais je me demande encore ce qui a provoqué cette réflexion chez elle : « Depuis que j’ai validé leur inscription pour septembre prochain, je suis soulagée, je sais qu’ils ne seront pas cassés par l’école ». Cassés, putain. Franchement, entendre ça quand on est prof… Evidemment elle a précisé sans que je ne lui demande rien qu’elle trouvait le travail des profs dans l’ensemble parfait mais que le système, le carcan du système, lui posait problème. « Les profs font ce qu’ils peuvent ». Ouais.

Une amie a inscrit sa fille dans une école privée parce que là où elle habite, « les écoles ont vraiment mauvaises réputations ». Je travaille en REP, j’ai bossé en REP+, je comprends son raisonnement. Cependant elle s’en félicite : « C’est mieux ». Mais en quoi ? « Ils sont moins par classe ». Après vérification, c’est faux. Ils sont autant par classe dans cette école que dans une école primaire publique classique. « Ils font plus de choses ». Bon. Enfin, ça, ça dépend du prof. Et on est de nouveau à deux doigts de dire que les profs du privé sont « plus investis, et blablabla » (je rappelle à ceux qui ont sauté des lignes que les profs du privé et du public ont les mêmes formations, diplômes, ont passé les mêmes concours…etc.).

Cracher sur l’école publique, c’est devenu la doxa. Malheureusement, ce discours là est anxiogène, contreproductif. Je n’enseigne pas depuis longtemps. Je ferai ma sixième rentrée dans le public en septembre. Cependant, hormis les profs en fin de carrière qui n’en peuvent plus (mais c’est la même dans tous les corps de métier non ? ), je n’ai croisé que des profs motivés, désireux de donner le plus, de déclencher quelque chose, n’importe quoi, dans l’œil de leur élève, de transmettre, d’encourager, de construire. Si vous saviez le nombre de projets qui se montent chaque année, si vous saviez le temps passé parfois sur un cours d’une heure par la majorité des professeurs, etc., etc.

Connaissez-vous la première raison qui pousse ma copine à inscrire ses enfants dans une école alternative pour ne pas qu’ils soient « cassés » ? Savez-vous pourquoi mon amie est contente d’avoir finalement choisi le privé pour sa fille au lieu des deux établissements voisins qui avaient mauvaises réputations ? Savez-vous ce qui a poussé ma nounou à se saigner pour mettre ses deux derniers dans le privé ? Le public. Pas l’école publique. Le public de l’école. Sa  fréquentation. Bah ouais, rien d’autre. Je ne leur jette pas la pierre, je l’ai déjà dit, j’enseigne actuellement en REP, j’ai enseigné en REP+ et la première chose que j’ai faite lorsqu’on a acheté notre future maison, c’est de vérifier que le collège et le lycée de secteur étaient bien classés. C’est le cas, ouf. J’ai entendu une autre de mes amies, elle a 4 enfants, dire récemment que ses 4 enfants avaient été scolarisés à l’école publique de la maternelle au lycée et qu’elle avait été ravie, vraiment ravie, de l’éducation qu’ils avaient reçue. La différence entre elle et les 3 autres dont je vous ai précédemment parlé ? Le quartier. La dernière habite le quartier le plus bobo des quartiers lyonnais. Je ne dis pas qu’elle aurait fait autrement si elle avait habité dans le 8ème, à côté de Longchanbon (pour un prof de la région, le collège Longchanbon, c’est un peu la porte de l’Enfer), je dis juste qu’elle n’a pas eu à se poser la question.

Et donc, CQFD. Ceux qui distillent leur haine du système scolaire se trompent : c’est la diversité qu’ils détestent, la possibilité pour leurs enfants de se retrouver en classe avec des gamins qui ne savent pas lire ou écrire parce que leurs parents sont analphabètes, qui ne savent communiquer qu’en insultant parce que c’est comme cela qu’on leur parle à la maison, qui ne savent pas se concentrer ou apprendre parce qu’on les a trop désaxés à tous les autres niveaux cognitifs. Il faut donc appeler un chat un chat. Le système scolaire n’a rien à voir là-dedans. A ce niveau là, la seule chose qu’on peut lui reprocher, au système scolaire, c’est d’accentuer les ghettos pour sauver les bobos en créant des collèges REP et REP+.

Et donc les nouvelles pédagogies

Après, il y a tous ceux qui hurlent qu’on enseigne pas dans le bon sens et que insérer du Montessori dans toutes les écoles de France sauverait le fameux système. Ceux là me font douter parce que je crois qu’il est dangereux de jeter le bébé avec l’eau du bain. Bien sûr la méthode Montessori est une merveille, bien sûr il faut s’en servir. M’enfin, quand on regarde de plus près, on voit bien qu’il est possible d’en injecter les bases, les racines pour que l’arbre pousse sans tout péter au passage. D’ailleurs, bons nombres d’instituteurs s’inspirent déjà beaucoup de ces méthodes. De plus, ces méthodes de pédagogies nouvelles, si elles sont parfaitement adaptées à la maternelle et au primaire, me semblent perdre de leur pertinence dès qu’il s’agit du collège et du lycée. Un exemple concret : l’enseignement du français avec Montessori au collège et au lycée. Je trouve sur internet un papier d’une formatrice Montessori et chef d’établissement d’une école, collège et lycée montessori qui explique ce que c’est l’enseignement du français dans le secondaire avec cette méthode. Je me dis « Chouette », je vais enfin voir comment cette révolution montéssorienne se déplace jusqu’au lycée. Bon. Voici un extrait de cet article où c’est la prof de français (agrégée de lettres) qui s’exprime :

« Au collège et en seconde, l’objectif est donc de donner un goût pour la matière, un goût pour la vie, et non uniquement dans la perspective d’un examen. Nous travaillons donc sur trois plans :

Le partage – Chaque semaine, un élève présente un « personnage » de fiction. Lire un livre, c’est avant tout rencontrer un univers et des individus de papier. Les raconter aux autres, c’est donner un peu de soi. Pour ceux qui ne lisent pas ou peu, on peut également utiliser un personnage de cinéma, de jeux vidéo, ou même un personnage inventé. L’essentiel est de dessiner les contours d’un espace narratif.

Le cinéma – Nous regardons de très nombreux films, toujours proposés dans le cadre d’une thématique précise. Les élèves doivent rédiger des comptes rendus qui leur permettent non seulement de se construire une culture cinématographique, mais aussi d’aiguiser leur analyse et les réconcilier avec l’écrit en leur donnant envie d’argumenter sur une expérience. 

Les ateliers d’écriture – Après la lecture d’un texte en commun, pioché dans un répertoire très divers allant des classiques de la littérature française, aux tragédies grecques, en passant par les mangas, ou les incontournables de la littérature étrangère, les élèves poursuivent leur expérience à travers des rédactions. Selon leur sensibilité, différents parcours sont proposés, l’essentiel est de saisir que la lecture est quelque chose qui nous transforme. Le tout est ponctué d’exercices de grammaire, non pas présentés de manière arbitraire, mais utilisés pour enrichir l’écrit. »

Puis elle termine en précisant d’autres points :

« La méthodologie – Le bac français est une épreuve codifiée. Comprendre les attentes d’un examinateur, c’est aussi aborder l’épreuve plus sereinement. On a trop souvent l’habitude de détacher l’écrit de sa mise en pratique, ce qui donne la sensation à l’élève d’être perdu. L’accent est donc mis sur la méthode à travers de nombreux exercices de perfectionnement et la rédaction de fiches qui permettent à l’élève d’identifier un parcours et de saisir ce qu’il doit concrètement faire devant sa copie.

L’oral – Tous les textes présentés à la fin de l’année sont analysés scrupuleusement au sein des cours. Nous commençons par une lecture en commun, puis chaque élève travaille de son côté pour ensuite présenter son interprétation aux autres avant une correction globale. Ainsi, le travail d’assimilation est plus efficace car l’élève se confronte au texte au lieu de passivement recopier un corrigé. »

Bon, franchement, pas de révolution ici. Je veux dire, ce qu’elle dit est très intéressant. Très inspirant. Très rassurant aussi parce que je fonctionne un peu comme cette prof. Je fais dans l’ensemble les mêmes choses avec mes élèves, comme la plupart de mes collègues d’ailleurs ! Cette prof semble expérimentée, précise. On dirait une bonne prof. On dirait une très bonne prof. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’on en rencontre des dizaines comme elle dans le public, montessori ou pas, des dizaines qui ont la même façon de fonctionner qu’elle, que leurs méthodes soient dites « Montessori » ou pas, que ce soit conscient ou pas.

Je travaille sur un mémoire sur les REP. Je prépare une thèse sur les nouvelles pédagogies dans le secondaire. Cependant tout se mélange un peu en ce moment et toutes ces réflexions dont je vous ai fait part me laissent un peu pensive. Je ne sais plus franchement où est l’essentiel et ce qu’il faut vraiment défendre dans tout ce bordel…

Quand un parent d’élève ne te serre pas la main mais la serre avec le sourire au prof de Math…(et pas parce qu’il préfère sa matière à la tienne)

En cette période de conseils de classe, les parents d’élèves de 3ème du collège dans lequel j’enseigne ont deux façons de faire. Ou bien ils signent le dossier d’orientation et le laissent vierge, nous demandant de bien vouloir le remplir pour eux. Ça s’appelle la démission du rôle de parents. Ou bien ils se réveillent de quatre années d’hibernation et tentent d’exercer un lobbying forcené pour que leur progéniture qui n’a rien foutu pendant toute sa scolarité en collège sinon nous manquer de respect et faire le coq en récré passe en seconde générale (le Graal) et surtout pas en seconde professionnelle (bah oui mais monsieur avec 4 de moyenne, vous comprenez… Non, on comprend pas).

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Les parents de Z. ont opté pour la seconde solution. Enfin, plutôt les grands frères de Z. Le papa est décédé et la maman porte la burka, la vraie, et ne semble pas avoir suffisamment de légitimité familiale pour pointer le bout de son nez au collège. Je croise donc les grands frères de Z., depuis une dizaine de jours, dans les couloirs du collège. Ça devient un gag en salle des profs, on se demande dans quelle salle de classe ils dorment. Je passe les détails de l’entreprise de tentative de corruption : discussion avec tous les profs de Z. pour qu’on fasse sauter les zéros des travaux non rendus histoire que la moyenne à l’année approche davantage du 10 tant espéré et qu’il y ait un meilleur espoir que la commission d’appel laisse passer ledit Z. en seconde générale (et pas pro, surtout pas…).

L’un des deux grands frères de Z. est très aimable, très souriant, très poli. Il fait des études supérieures (pardon pour la caricature, j’énonce des faits). L’autre grand frère de Z, en habit traditionnel lui, n’a pas fait d’étude supérieure. Jusqu’à hier je m’en foutais parce que lui aussi il est aimable et poli. Il me salue bien quand je lui souris dans les couloirs. Je crois même qu’il m’a regardée dans les yeux une fois. Sauf qu’hier, il y avait rendez-vous officiel. Quand il y a rendez-vous officiel, on ne fait pas que saluer dans les couloirs, on serre chaleureusement la main des parents en souriant de toutes nos dents.

Le premier grand frère de Z. m’a serrée la main. Le second, non. Il a mis ses mains derrière son dos laissant ma tentative d’humanité pendre dans le vide. Il m’a mis un vent. Il m’a mis un vent très respectueusement, hein. Très respectueusement. En baissant le regard un peu gêné, sans doute quand même conscient qu’il avait les deux pieds dans l’école de la République, République laïque, enfin encore un peu…

Là-dessus est arrivé le professeur de Mathématiques. Lui aussi, il lui a tendu la main, logique. Mais là, l’autre lui a tendu la sienne en retour. Putain. Je crois que c’est à peu près le seul mot qui tournait en boucle dans mon cerveau. Putain, quoi. On vient de refuser de me toucher parce que je suis une femme. Nan mais vraiment, on vient de refuser de me toucher parce que je suis une femme. J’ai rien dit de tout le rendez-vous. Mais je l’ai beaucoup observé cet homme là qui ne serre pas la main des femmes. J’en ai rien conclu du tout.

Après, c’est toujours pareil. On raconte ça en salle des profs. On est révoltés, tous. Pourtant, on en se dit pas une seconde qu’il faudrait faire quelque chose, parce qu’alors c’est une bonne partie de notre population étudiante qu’il faudrait mettre en jugement. Et puis cet homme là a été très aimable, très poli au demeurant, très souriant.

Après, c’est toujours pareil, on finit par en rire en salle des profs. L’infirmière raconte qu’elle a vécu la même chose, avec le même homme, toujours très souriant. « Il s’est tellement collé au mur que j’ai cru qu’il allait s’y encastrer ». Et d’ajouter : « Pis alors, je sortais de la réunion « Informations sur la sexualité », j’avais ma boîte de capotes et de pilules dans la main écrit en gros dessus « collégien et sexualité » ». Fou-rire général.

Parce qu’il ne reste plus que ça…. En rire. Pourtant aujourd’hui, 24 heures après cette histoire, quand les blagues des collègues sont un peu plus lointaines, j’ai quand même toujours un peu du mal à avaler.

Dans la même veine, avant-hier, un élève à qui je demandais d’aller prendre l’air 5 minutes dans le couloir pour se calmer m’a dit « Voilà, c’est toujours moi, c’est parce que je suis arabe ça » (merci Benzema ? ). J’aurais pu lui expliquer calmement que je le sortais parce qu’il empêchait les autres de travailler, etc ; mais j’ai hurlé en lui demandant s’il se rendait compte qu’en disant cela, il m’insultait de raciste. Il ne se rendait pas compte, pas compte du tout (« Désolé madame, je savais pas ») mais ma réaction effarée (j’en ai un peu rajouté) l’a tellement étonné que peut-être il ne recommencera pas…

En écrivant tout ça, je me demande si ces anecdotes là ne servent pas juste à mettre de l’huile sur le feu, j’hésite et puis je me ravise : ce n’est pas leur religion que je remets en cause ici, ni leur croyance, c’est tout autre chose… Parfois, je me demande ce que disent les grands frères aux petits frères au sujet de leurs professeures femmes non voilées qu’eux refusent de toucher.

Privé ou public et pédagogies alternatives ; une école différente pour mon enfant ?

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Choisir le privé ou le public

Je suis prof dans le public et je juge assez durement les parents autour de moi qui mettent leurs gamins dans le privé. D’autant plus que j’y ai été élève quelques années, que certaines de mes connaissances y enseignent, que j’en connais les tenants et les aboutissants. Je sais qu’un prof du privé use les mêmes bancs de l’université qu’un prof du public : ils ont les mêmes enseignants, suivent les mêmes formations, passent les mêmes concours (on nous demande simplement de cocher une case avant de passer les oraux du CAPES : « si tu es retenu, tu enseignes où ? privé ou public ? » Une fois que le choix est fait, on ne passe pas de l’un à l’autre). Les programmes sont les mêmes. Les profs du public et ceux du privé sont tous les deux payés par l’Etat. Les examens passés par les élèves du privé et du public sont identiques.

Mais qu’est-ce donc qui change ? me direz-vous. Une seule chose, je vous répondrai : la population des classes. Dans le privé, peu de chance pour que votre bambin se frotte à l’altérité. Il devrait aisément passer toute sa scolarité avec des gens qui lui ressemblent, qui viennent du même milieu que lui. Et si, tant bien que mal, vous parvenez, chez vous, à lui parler de différence, ce ne sera de toute façon qu’une notion toujours abstraite dans sa tête…

Oui, mais sans passer par la REP…

Et pourtant… pourtant j’ai conscience que dans le public, on trouve des établissements de niveaux différents. Lors d’un contrat en REP + (ancienne ZEP +++), j’ai été surprise d’entendre une prof d’art pla m’expliquer qu’évidemment la dernière de ses 4 enfants était elle aussi scolarisée en REP +, dans ce même collège où sa mère travaillait. Je connais l’ambiance de travail de ces classes, je sais que je n’aimerais pas y voir mon enfant. On y avance plus lentement et moins sereinement. Je préfère pour lui ou pour elle un collège du public certes, mais si possible de centre-ville… Je caricature mais ce que je veux dire par là, c’est que, prof oblige, je connais les niveaux de chaque établissement. Sans chercher à les scolariser dans le meilleur, j’aurais tendance instinctivement à éviter les REP et surtout les REP +.  Je ne suis pas du tout à l’aise avec cette réflexion. Je préférerais penser comme cette prof qui voit ses 3 grands réussir alors qu’ils sont tous passés par cette ZEP. J’y travaille…  D’autant que les REP et les REP +, il n’y en a pas tant. Dans l’idéal, il suffirait de les éradiquer en pratiquant le grand mixage social. Mais quand on voit que certains parents choisissent de payer plus cher leur appartement afin de rentrer dans la case « super établissement » de la carte scolaire… On se dit que vraiment, c’est mal barré. Personnellement, j’habite dans un arrondissement de Lyon où les deux collèges environnants sont en REP pour l’un et en REP+ pour l’autre. Techniquement…

Des pédagogies alternatives en maternelles et en primaires

Avant le collège et le lycée, il y a la maternelle et la primaire. Même combat pour moi : je privilégie instinctivement le public. Sauf pour les enfants en grandes difficultés (dyslexique, dysorthographique, etc.) qui peuvent trouver une vraie solution dans les écoles alternatives. Cependant, je m’intéresse énormément à Montessori (privé) mais pour une pratique à la maison, à la crèche ou après l’école dans un centre d’activité. De toute façon, les écoles maternelles Montessori sont trop chères ! (4000 ou 5000 euros l’année en moyenne…). Cependant encore, je trouve l’approche des écoles Montessori TRES intéressante : autonomie de l’enfant et découverte/apprentissage par l’expérience concrète, en manipulant. Heureusement, il est possible de trouver dans des maternelles PUBLIQUES ce même genre d’approche (quoi qu’un peu différente) : ce sont les classes Freinet, pédagogie validée par l’éducation nationale et donc intégrée dans les maternelles publiques (que certains profs décrient… je n’ai jamais vraiment compris pourquoi). Et ça peu de parents le savent…

Hier encore, une copine, maman d’un petit scolarisé à la maternelle (et probablement dyslexique), déplorait que la pédagogie Montessori ne soit pas accessible dans le public. « Mais il y a toujours Freinet » lui dis-je. Freinet, elle n’en avait jamais entendu parlé.

Il y a un livre qui permet de découvrir quasi toutes les pédagogies alternatives qui existent en France : Montessori, Freinet, Steiner, etc. … Une école différente pour mon enfant ?

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Ce livre, contrairement à ce qu’annonce son titre, devrait aussi être lu par tous les enseignants. C’est une mine de réflexions et d’interrogations pédagogiques. Pour les parents, il permet de comprendre la différence entre toutes ces pédagogies, de découvrir concrètement comment se passent les journées dans ces différentes écoles, d’obtenir des liens pour aller plus loin et un petit carnet d’adresses.

Montessori

Rendre la grammaire ludique pour les petits ... ça n'est pas si compliqué.

Rendre la grammaire ludique pour les petits … ça n’est pas si compliqué.

Je suis déjà conquise par Montessori en maternelle et en primaire. A l’école élémentaire par exemple, on apprend en manipulant du matériel pédagogique. En français, il s’agit essentiellement de très nombreuses petites boîtes contenant des étiquettes plastifiées que l’enfant manipule pour les placer correctement. Par exemple, une boîte renferme des mots masculins et féminins que l’enfant doit trier en deux tas ; une autre propose le même exercice avec des mots au singulier et au pluriel. Les petits sacs des « dictées muettes » contiennent des images (une balle, un râteau, un arrosoir…), l’enfant tire l’une d’elles et doit écrire le nom de l’objet. Les boites de mathématiques fonctionnent de la même façon. La manipulation permet de saisir concrètement en quoi consistent les opérations. L’apprentissage n’est jamais abstrait. La géométrie s’apprend en manipulant des solides en bois, on comprend les multiplications avec des bâtons de bois qu’on compte. Pour la géographie, des grands puzzles en bois représentant les continents ou les pays aident à mémoriser leur localisation, etc. Ce matériel est plus attirant qu’un exercice dans un manuel.

Freinet

Sur Freinet, qui est accessible dans le public je le rappelle, j’ai découvert des choses intéressantes. Notamment ce rapport à l’apprentissage concret, en manipulant, un peu à l’image de ce qui se passe dans les écoles Montessori.

Mais la méthode de lecture me pose un peu problème…. Comme beaucoup de prof de français, je suis partisan de la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, et il semble que les classes Freinet pratiquent la MNLE (méthode naturelle de lecture) c’est-à-dire la méthode globale… Dans le livre dont je parle ci-dessus, la MNLE est parfaitement défendue par l’auteur. N’ayant pas à enseigner la lecture à mes élèves (j’enseigne en collège et lycée), mon avis n’est pas tranché. Mais les neurosciences ont tout de même démontrée que la méthode syllabique restait la meilleure pour le cerveau du jeune enfant. Cependant, l’idée de la dictée faite au prof par les élèves dans la MNLE me plaît : chaque jour, pendant que les enfants travaillent en autonomie, l’enseignant prend un moment pour écrire les textes libres que lui dictent deux ou trois élèves. L’enfant recopie ensuite son texte dans son cahier, càd le texte qu’il a créé, puis le « lit » avec l’enseignant à la classe. Ainsi, l’enfant ne sait pas lire, mais comme il sait parler, il peut inventer un texte, le voir écrit puis « faire comme si » il le lisait…

 

Ce livre permet également de découvrir de multiples autres écoles alternatives pour le primaire, mais aussi pour le collège et le lycée, en privé, mais aussi et surtout en public (rares sont cependant les lycées alternatifs : il existe les lycées « épanouissement » et les lycées « responsabilisation » qui préparent tous deux activement au bac (l’un d’eux, situé à La Ciotat, ouvert en 2008, est un lycée Freinet public, le seul en France), et les lycées autogérés qui eux offrent plus de liberté et n’ont pas pour objectif l’examen ultime.

Par ailleurs, quelques pages du livre sont consacrées aux résultats des élèves ayant été scolarisés dans ces écoles alternatives. Mais ce sujet, peu traité par la recherche universitaire, m’intéresse tout particulièrement et nous y reviendrons dans un prochain papier.

Enfin, un chapitre est consacré à l’éducation à la maison. Sans vouloir y succomber (j’ai tendance à penser qu’il s’agit là d’un véritable sacrifice…), il donne de très bonnes idées et de bonnes pistes pour les temps passés avec les enfants à la maison après l’école.

 

CONCLUSION : Au-delà des écoles maternelles et élémentaires utilisant la pédagogie Montessori ou Freinet, au-delà de l’analyse de ces pédagogies pour les petits, ce livre ouvre également des perspectives pour des collèges et des lycées alternatifs. Mais il laisse cependant de nombreuses questions ouvertes : en quoi consistent exactement ces lycées et collèges alternatifs, quels sont les résultats de leurs élèves ? Ces établissements ne seraient-ils pas la solution pour les REP et les REP+ françaises (anciennes ZEP) ? Faut-il généraliser ces pratiques : quels sont les avantages et les inconvénients de tels établissements par rapport à un collège ou lycée dit classique ? La recherche en sciences de l’éducation a encore beaucoup à faire…

Ecrire un recueil de poème ou une pièce de théâtre de A à Z avec des élèves

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Alors qu’elle était toute jeune professeure agrégée de lettres, Cécile Ladjali (qui a publié depuis de nombreux romans magnifiques tout en continuant d’enseigner) est parvenue à faire écrire à ses lycéens un recueil de poèmes, intitulé Murmures, qui a été publié, puis l’année suivante une pièce de théâtre, qui a été publiée également et jouée dans un théâtre parisien.

Dans un de ses livres, elle revient, à travers des remarques au compte goutte, sur la production du recueil de poèmes Murmures par des lycéens d’un établissement de la banlieue de la Seine-Saint-Denis. J’ai tenté de rassembler ses remarques pour obtenir une espère de guide, une sorte de mode d’emploi afin de reproduire l’exercice avec d’autres élèves.

1) FAIRE L’IMPOSSIBLE : C’est justement parce que c’était difficile et infaisable selon les élèves qu’on allait le faire. Je pense que le travail du professeur est de travailler contre, de confronter l’élève à l’altérité, à ce qui n’est pas lui, pour qu’ensuite il se comprenne mieux lui-même. 

2) LIRE : Chez eux, il n’y a pas de livres. Là résidait la première gageure. Certains jours, j’arrivais en classe avec des valises de livres. Je prêtais les miens, on s’attardait en bibliothèque, on a énormément lu pour, ensuite seulement, pouvoir écrire. Comment a-t-on lu ? J’ai donné à l’ensemble de la classe un corpus de texte général, autour des thèmes de la chute, de l’enfer, parce que c’était les thèmes de notre recueil, et ensuite un corpus de textes personnalisé, en fonction des goûts et des possibilités de chacun. 

3) RÉFLÉCHIR au THÈME : « Il s’agissait de lectures très classiques : les grands mythes, Dante, les textes de l’Antiquité où il est question de descente aux enfers. Certains ont filé la métaphore jusqu’à notre modernité. A ce stade, on a pensé à l’enfer concentrationnaire. On a tenté de se saisir de cette thématique philosophique très importante. 

4) ECRIRE et RÉÉCRIRE : « A observer la qualité littéraire, voire poétique du recueil, avec ses formes fixes très complexes, très maîtrisées, on pourrait se laisser aller à la candeur de croire qu’on a bénéficié d’une sorte de grâce… mais en fait, il n’y a pas de miracle. Nous avons tous énormément travaillé. Le premier jet est catastrophique. Le plus souvent, des écrins, des poncifs, des platitudes à pleurer. L’écriture de l’adolescent, quand il s’épanche un petit peu, est très décevante. La difficulté pour moi a été de le dire aux élèves sans les vexer. Donc il était question de s’imprégner des grands auteurs, des grands textes pour qu’ensuite, une fois cette matière première assimilée, la petite voix personnelle jaillisse de l’ensemble de ces lectures. 

5) LE CHOIX de la POÉSIE :  « La poésie a été pour moi l’occasion de les faire lire beaucoup, de travailler sur un genre très court où on allait pouvoir concentrer toutes les lectures et être  efficaces dans l’invention des images, dans l’emploi des métaphores. Je les ai fait lire, mais j’ai aussi été un despote. Pour qu’ils puissent écrire, ils avaient des consignes très précises. Il était question d’inventer une métaphore, de coller tel ou tel passage pour que le texte ait tout de même une substance. 

==> REMARQUES PRÉLIMINAIRES DE CECILE LADJALI QUI PEUVENT AIDER : 

° On travaille sur ces viviers mythologiques, bibliques, coraniques -ça dépend des élèves- qu’ils possèdent tous. Quand j’ai fait un sondage en début d’année, quand je leur ai dit qu’on allait travailler la chute, ils avaient tous une vague idée de ce qu’était la pomme d’Adam et Ève, de ce qu’était le serpent, etc. Je pense que c’est pour cette raison qu’il faut construire son enseignement sur la lecture des classiques car en fait, la bibliothèque universelle tient peut-être dans dix livres que les élèves ont, sans le savoir, dans leur besace.

° J’ai cherché à faire avec eux de l’écriture créative et, en même temps, à intégrer ma démarche dans cette nouvelle épreuve du baccalauréat : l’écrit d’invention. Inventer, créer, fonctionnent de concert avec les idées de règles et de rigueur. Je veux être très précise à ce sujet. Pour écrire un sonnet, il faut avoir fait l’inventaire des traits taxinomiques, stylistiques, qui incombent à tel ou tel grand genre littéraire. Ce nouveau sujet est redoutable, car il demande une maturité, un rapport presque fusionnel au texte parangon dont on va devoir se nourrir pour créer un pastiche érudit. Seulement, il faut que le professeur de français ait conscience de cela afin de le dire aux élèves qui respecteront alors tout ce qu’on leur présentera avec conviction comme digne de respect.

° Chaque jour je me suis demandé comment canaliser l’intuition et faire d’une étincelle un peu décevante un texte fabuleux et rigoureusement écrit. (…) Chaque élève a écrit dix brouillons.

Eloge de la transmisision : pour que les enseignants reviennent à l’essentiel

9782226137623gJ’avais déjà rapidement parlé de ce livre, Eloge de la transmission, que j’avais à l’époque survolé pour un article sur les bienfaits du par coeur au collège et au lycée, en lettres tout du moins ; mais je n’étais pas entrée complètement dans sa lecture. A l’heure où la réforme du collège 2016 est assez pesante pour tout prof qui cherche un peu à comprendre ce qui se passe dans son ministère, à l’heure où la guerre des profs fait rage sur twitter entre les pour et les contre la réforme…. la lecture de ce livre, un dialogue entre le professeur de réputation internationale George Steiner et l’agrégée de lettres mais aussi écrivaine Cécile Ladjali, est salvatrice. A travers un jeu de questions/réponses, les deux protagonistes mettent au jour ou bien des évidences qu’il est bon de rappeler ou bien des révélations essentielles à la pratique de l’enseignement.

Plutôt que de paraphraser leurs propos, je vais plutôt multiplier les citations après en avoir effectué un relevé ciblé. (Un autre article suivra cependant, davantage destiné aux professeurs de Lettres, pour expliquer comment Cécile Ladjali a mis en place l’écriture d’un recueil de poèmes publié puis l’écriture d’une pièce de théâtre, réécriture d’un classique, avec ses élèves de quartiers difficiles). Mais d’abord, les meilleurs morceaux d’Eloge de la transmission.

Cécile Ladjali (à propos des réformes et des querelles) : « Quand j’entends aujourd’hui (NDLR : le texte date de 2003 mais est toujours d’une grande actualité) les meilleures volontés s’enliser dans le débat sur lécole, je repense aux mots de cette journée de juin où l’essentiel avait été dit : passion, courtoisie, honnêteté, travail (…). Notre propension aux divisions et querelles a pris ces dernières années le visage de l’anxiété face à ce qui pourrait changer en bien. Dans le monde de l’éducation, de l’économie politique, de la vie intellectuelle, tout se passe comme si les contempteurs, les prédicateurs du chaos, avaient plus de facilité à se faire écouter que ceux qui tentent de mener des expériences nouvelles et par là même de faire changer les choses ».

CL (à propos de ceux qui ne veulent plus qu’enseigner les textes contemporains ou les chansons de Rap au détriment de Flaubert et confrères) : « L’idée saugrenue d’enseigner cette contre-culture a germé dans l’esprit d’anciens très bons élèves, désireux de s’encanailler, auxquels il faudrait répondre que Flaubert ou Rimbaud auraient sans doute trouvé cocasse qu’on les traitât de bourgeois. Et quand bien même la culture que nous proposons à nos classes serait-elle bourgeoise, nombre de collègues estiment qu’elle est la plus digne des enfants. On n’est conscient de ce que l’on est que lorsqu’on est confronté à l’altérité (…). Un esprit en formation succombe très facilement au mimétisme. Il n’y a qu’à observer leurs yeux lorsqu’il arrive au professeur de verser dans le cours magistral : la formule fascine. Plus le discours sera sophistiqué, plus l’auditoire écoutera attentivement et, ayant entendu plusieurs fois la même tournure, il ne sera pas rare qu’il la reproduise dans un devoir.

CL (à propos de la création et … de la dissertation) : « Ainsi, faire acte de poésie, c’est quitter la théorie pour l’expérience. C’est tourner le dos à l’idéal pour l’action en accepter les risques. Dès que l’on s’engage du côté de l’action, on tend le flanc à la critique de ceux qui ont choisi le doux confort intellectuel de l’inertie qui jamais ne viendra leur porter la contradiction. Dans ces entretiens, Steiner dénonce la parole creuse, la tendance moderniste à l’aspect communicationnel de la langue, au détriment de la gratuité du langage poétique et l’intention désintéressée qui fonde toute oeuvre littéraire. Cette gratuité suppose l’engagement absolu du coeur de l’auteur qui n’aura bénéficié d’aucune alternative au moment de la création : il devait écrire. Le professeur de lettres est conscient de cet impératif. Alors que penser du sujet de dissertation, sacrifié au pragmatisme du texte argumentatif ? De l’éclatement de l’oeuvre contrainte de se couler dans le moule de la lecture méthodique quand cette dernière requiert le souffle vital de l’analyse linéaire ?

George Steiner (en quoi la grammaire participe-t-elle de l’ontologie ?) Je pense à la grammaire en tant que structure de l’expérience humaine, à la façon dont nous divisons l’expérience, dont nous l’identifions. Par exemple, une lange comme l’hébreu, qui ne connaît pas le passé simple, ni le verbe au futur comme nous l’entendons, a une conception de l’univers profondément et radicalement différente de la nôtre. le fait que l’allemand puisse placer le verbe très loin à la fin de la phrase est l’une des clés de sa puissance métaphysique. L’allemand a la disponibilité du néologisme philosophique de tenir en suspend l’argument à l’intérieur d’un propos que le cartésianisme de la grammaire française n’a pas. (…)

GS (sur le cours de lettre qui doit ou bien instrumentaliser la langue à des fins pragmatiques ou bien insister sur la gratuité du langage venant construire l’oeuvre d’art) : « La révolution dite de Gutenberg n’en était pas une. Elle a accéléré l’écriture du manuscrit, ce qui est parfait. La révolution électronique actuelle est mille fois plus puissante, plus fondamentale. Elle remet tout en question parce que les grandes banques de mémoire de l’ordinateur peuvent contenir des connaissances infiniment plus détaillées, plus détaillées, que celles de notre cerveau. (…) Dans la partie d’échec contre la machine et le champion du monde Kasparov, la machine fait un coup gagnant et le champion dit « Elle ne calcule plus, elle pense ». C’est déjà un problème philosophique formidable : où s’arrête le calcul et où commence la pensée ? (…). Nous sommes devant un monde tout à fait nouveau où les machines vont discourir entre elles. D’un autre côté, la spontanéité de la vie humaine cherche à s’exprimer avec des moyens très archaïques et, au fond, très lents, très inexacts. Nous pataugeons dans les paroles. (…) Le grec ancien appelle l’homme « l’animal qui parle », pas « l’animal qui bâtit », « qui calcule » ou « qui fait la guerre ». On n’a pas le choix : parler, c’est respirer, c’est le souffle de l’âme. La parole est l’ocygène de notre être. (…). C’est la bataille la plus importante, mais il n’est pas du tout évident qu’on va la gagner.

GS (sur l’humanisme et la barbarie) : « J’ai essayé de montrer dans mes travaux la terrible faillite de la culture humaniste devant l’horreur de notre siècle. Non seulement, elle n’a pas empêché la barbarie, mais elle l’a souvent aidée. Comment faire lorsque Sartre, peu avant sa mort, et ce n’était pas un homme qui aimait les rivaux, a dit « un seul de nous restera : Céline ». ALors, comment faire ? Entre les valeurs morales humaines, les valeurs de compassion et de liberté, et le génie de la parole, il y a quelque chose, comme dirait Nietzsche, au-delà du Bien et du Mal. C’est terrifiant cette transcendance de toute éthique dans le génie poétique. Le grand maître de la parole peut être infernal, démoniaque, un fasciste, un raciste, etc. Il faut faire très attention parce que la grande éloquence, le pathos ont une puissance formidable. »

GS (sur le futur = « Quel « si » serait en mesure de lutter contre la barbarie ? » ) : « Tout ce que j’ai écrit là-dessus, René Char l’a dit en un seul petit aphorisme  « L’aigle est au futur ». Il n’y a vraiment rien à ajouter, et on essaie toujours d’expliquer la merveille de cette image, de cette phrase. Pouvoir parler du lundi matin après ses propres funérailles est une chose qui me remplit à la fois d’étonnement, d’enthousiasme, d’humilité, d’orgueil. Pouvoir dire non à la finalité biologique de notre mort qui est tellement imminente pour tous que, dit Montaigne, « le nouveau-né est assez vieux pour mourir ». D’accord, mais avec le futur du verbe, on peut se projeter à travers des millions d’années, on peut imaginer les galaxies qui seront dans une certaine position exacte et précise dans deux cents millions d’années. On peut en parler rationnellement. C’est le grand défi à la mort que le futur du verbe. Si nous ne pouvions rêver (et rêver est une forme de futurité aussi)il n’y aurait vraiment que la clôture de la brièveté et de la médiocrité de nos petites vies personnelles. Il est fantastique que nous soyons un animal qui ait des grammaires de futurité, qui ait, comme dit Eluard, Le Dur Désir de durer, et qui ait le moyen de l’exprimer. »

GS (sur le bienfait de la lenteur dans l’éducation) : « De la patience, de l’hésitation, de la lenteur. Ecoutez, c’est Pascal qui, comme toujours,, a tout dit : « Si on arrive à être assis dans une chaise, silencieusement, seul dans une chambre, on a eu une très grande éducation. » Et c’est très difficile. Ecrivez sur le tableau la parole de Martin Heidegger : « Si vous voulez des réponses, faites des sciences. Si vous voulez des questions, lisez la poésie ». Ca aide beaucoup parce que ça aussi, c’est une maxime de la patience.

GS (sur l’école aux Etats-unis) : « Là, nous avons énormément à apprendre des Etats-Unis, à qui l’on fait toujours, et avec justice, la critique d’une vulgarisation des études secondaires. Notez bien que l’école américaine dit à chaque enfant : « Tu vas dépasser tes parents ». C’est le credo même de ce progressisme, de ce méliorisme, c’est le mot technique, politique. Tocqueville l’avait déjà vu. C’est la nation, c’est la philosophie qui dit : « Tu ne dois pas avoir honte de vouloir faire mieux que tes parents ». En Angleterre, nous souffrons encore d’un système  de classe où les parents disent  : « Non, tu ne vas pas me dépasser, car dans ce cas là, tu quittes la solidarité politique et idéologique de ta classe ». Ca, croyez-moi, c’est le vandalisme de l’âme.

CL (sur l’inégalité à l’école et les programmes) : « Quand on voit que l’école reconduit et durcit les clivages sociaux avec des filières de relégation pour les uns, des filières d’excellence pour les autres, on s’aperçoit que ce système ouvert est en fait totalement fermé et qu’il ne parvient qu’à une chose, naturaliser des inégalités sociales. (…) La question sociale reste l’un des défis de l’école d’aujourdhui et aussi l’un de ses chantiers les plus difficiles. Enseignant en Seine Saint Denis, je sais qu’un élève qui grandit dans un quartier défavorisé aura beaucoup de mal à s’en sortir. ON a l’impression que le système est construit un peu contre lui. Quand je me penche sur les programmes déments que je dois enseigner à mes élèves de seconde, je repense à ma situation de lycéenne. J’étais au lycée il n’y a pas si longtemps que ça, et je n’ai pas souvenir que l’on ait placé la barre aussi haut. J’enseigne à mes élèves des notions qui étaient celles que je voyais lorsque je passais les concours ! Observez la table des matières d’un manuel scolaire ! Ce n’est pas possible… Il y a un trop grand décalage entre ce type de grilles savantes et leurs capacités à s’exprimer et à formuler correctement leurs idées. Lorsque je pose des questions à mes élèves, ils me répondent par monosyllabes. (…) Il y a dans cet écart entre la réalité sociale et le contenu des programmes quelque chose de très incohérent. Ecrire un livre, s’approprier physiquement la littérature peut rendre l’aventure scolaire un peu moins absurde, sans que l’on ait renoncé pour autant à l’excellence« .

GS (sur le langage et les êtres anti-verbaux) : « D’autre part, on pourrait se dire : pourquoi ne pas permettre à l’enfant, à l’élève ou au candidat de soumettre un dessin, une composition musicale, l’esquisse d’une chorégraphie. Pourquoi toujours le langage ? Ce n’est pas du tout évident. Il y a des êtres d’une puissance de création profonde dans leur sensibilité qui sont anti-verbaux, pour lesquels le mot pose un grand problème et la syntaxe est une entrave.