La tétralogie théâtrale de Wajdi Mouawad : Le Sang des promesses

J’ai parlé récemment ici d’un des 4 livres qui compose la première tétralogie théâtrale de Mouawad. En effet, j’ai lu le volet numéro 2 : Incendies, il y a quelques semaines et j’ai été envoûtée par le théâtre du franco-libanais, théâtre contemporain qui plus est !

J’ai depuis avalé les 3 autres volets de cet ensemble et aucun ne m’a déçue. J’en fais ici de courts résumés pour vous donner envie de les lire.

Les 4 volets, s’ils sont violemment, puissamment, liés ensemble par les thèmes de la mémoire, des racines, de la famille, de l’Identité, de l’histoire personnelle et de l’Histoire universelle ; ne sont pas narratifs, c’est-à-dire qu’on peut  les lire dans le désordre.

Cependant, j’encourage tout de même le lecteur à bien lire Ciels, le volet numéro 4, en dernier. Il est très différent des autres. Plus tragique que lyrique. Moins poétique. A mon sens, il doit forcement clore les 4 livres.

Le sang des promesses : Tome 1, Littoral

En apprenant la mort de son père inconnu, qu’il retrouve à la morgue, l’orphelin Wilfrid décide de lui offrir une sépulture dans son pays natal. Commence alors un voyage au bout de la nuit qui le conduit vers un monde dévasté par les horreurs de la guerre, où les cimetières sont pleins, où les proches de cet homme rejettent sa dépouille, qui terminera son périple dans les bras de la mer. A travers les rencontres douloureuses qu’il fait à cette occasion, Wilfrid entreprend de retrouver le fondement même de son existence et de son identité.

Le Sang des promesses : Tome 2, Incendies

Lorsque le notaire Lebel fait aux jumeaux Jeanne et Simon Marwan la lecture du testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l’incertaine histoire de leur naissance : qui donc fut leur père, et par quelle odyssée ont-ils vu le jour loin du pays d’origine de leur mère ? En remettant à chacun une enveloppe, destinées l’une à ce père qu’ils croyaient mort et l’autre à leur frère dont ils ignoraient l’existence, il fait bouger les continents de leur douleur : dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l’irréparable. Mais le prix à payer pour que s’apaise l’âme tourmentée de Nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et de Simon.

Le sang des promesses : Tome 3, Forêts

En remontant le fil de ses origines, Loup ouvre une porte qui la conduira au fond d’un gouffre, car là se trouve la mémoire de son sang : une séquence douloureuse d’amours impossibles, qui va d’Odette à Hélène, puis à Léonie, à Ludivine, à Sarah, à Luce, et enfin à Aimée, sa mère… On dirait bien qu’un mauvais sort a décimé cette famille, l’a lancée dans le train des malheurs et l’hallali des grands soirs, au coeur de la forêt des Ardennes. Mais Loup est courageuse, elle veut tordre le cou au destin, lui faire cracher son fiel afin de casser le fil de toutes les enfances abandonnées.

Le sang des promesses : Tome 4, Ciels
Isolée dans un lieu secret, l’équipe internationale de l’opération Socrate scrute le ciel et cherche à décrypter les messages invisibles que des terroristes y envoient. Quand l’un de ses membres se donne la mort pour des raisons obscures, ce ciel de toutes les voix et de toutes les nations s’assombrit davantage : se pourrait-il que la beauté du monde enfante elle-même les démons de sa destruction, que l’Annonciation du Tintoret serve de motif à une tapisserie de l’horreur ? Dans une géographie du sang d’une épouvante totale, un audacieux art poétique de la violence prend forme, où s’agrègent les mensonges des dieux et les maux des fils d’aujourd’hui.

Malheureusement, aucune captation vidéo n’existe de ce quatuor, aucune représentation n’est prévue prochainement… J’espère qu’un metteur en scène, ou Wajdi Mouawad lui-même, remettra très vite en scène ce spectacle. En attendant, nous pouvons toujours le lire et le relire.

Incendies de Wajdi Mouawad #leslivresàlireabsolument #théâtre

Longtemps que je ne m’étais pas pris une claque littéraire. Il a fallu attendre Wajdi Mouawad cette année pour que cela arrive de nouveau. Pourtant, Wajdi Mouawad, je le connaissais déjà. C’est lui qui m’a fait vivre cette expérience incroyable de rester assise 6 heures d’affilées dans une salle de théâtre, à Lyon, pour regarder son adaptation de Sophocle, son cycle des femmes : Antigone, Electre et Déjanire. Sublime metteur en scène donc, ça, c’était certain. Mais quel auteur aussi ! Il a fallu qu’une collègue m’explique travailler une des pièces de la tétralogie de Mouawad avec ses élèves pour que je me rappelle qu’il écrivait aussi, en plus de mettre en scène les classiques. Et puis une visite chez mon libraire, samedi, et Incendies, le deuxième volet de la tétralogie théâtrale de Wajdi Mouawad qui se retrouve sous mon nez, par hasard, sur une table. Je lis au dos que la tétralogie n’est pas narrative et qu’on peut donc entrer dedans sans passer obligatoirement par le volet 1. C’est alors parti pour le tome 2 : Incendies. Sublime, puissant, si étonnant pour du théâtre actuel. C’est aussi fort qu’une épopée classique mais avec une écriture actuelle et poétique. C’est du théâtre épique contemporain. C’est compliqué et simple aussi. Un classique à venir.

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Incendies est donc le deuxième volet, après Littoral, du cycle Le Sang des promesses du dramaturge et metteur en scène Wajdi Mouawad, né au Liban. Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture :

Lorsque le notaire Lebel fait aux jumeaux Jeanne et Simon Marwan la lecture du testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l’incertaine histoire de leur naissance : qui donc fut leur père, et par quelle odyssée ont-ils vu le jour loin du pays d’origine de leur mère ? En remettant à chacun une enveloppe, destinées l’une à ce père qu’ils croyaient mort et l’autre à leur frère dont ils ignoraient l’existence, il fait bouger les continents de leur douleur : dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l’irréparable. Mais le prix à payer pour que s’apaise l’âme tourmentée de Nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et de Simon.

Cette pièce est surprenante de part les thèmes abordés, si nombreux : la mémoire, l’identité, la guerre, la mythologie, l’histoire et l’Histoire mélangées…. Pour aller plus loin dans l’analyse, un lien vers une étude universitaire de l’épique contemporain dans cette pièce. Et pour les profs qui souhaiteraient travailler Incendies avec leurs élèves, une belle séquence de travail. 

Pour les cinéphiles, il est aussi possible de voir l’adaptation cinématographique datant de 2010 d’Incendies que je compte regarder bien vite :

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Quant à moi, je fonce chez mon libraire commander les trois autres volets de cette tétralogie théâtrale.

Ecrire un recueil de poème ou une pièce de théâtre de A à Z avec des élèves

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Alors qu’elle était toute jeune professeure agrégée de lettres, Cécile Ladjali (qui a publié depuis de nombreux romans magnifiques tout en continuant d’enseigner) est parvenue à faire écrire à ses lycéens un recueil de poèmes, intitulé Murmures, qui a été publié, puis l’année suivante une pièce de théâtre, qui a été publiée également et jouée dans un théâtre parisien.

Dans un de ses livres, elle revient, à travers des remarques au compte goutte, sur la production du recueil de poèmes Murmures par des lycéens d’un établissement de la banlieue de la Seine-Saint-Denis. J’ai tenté de rassembler ses remarques pour obtenir une espère de guide, une sorte de mode d’emploi afin de reproduire l’exercice avec d’autres élèves.

1) FAIRE L’IMPOSSIBLE : C’est justement parce que c’était difficile et infaisable selon les élèves qu’on allait le faire. Je pense que le travail du professeur est de travailler contre, de confronter l’élève à l’altérité, à ce qui n’est pas lui, pour qu’ensuite il se comprenne mieux lui-même. 

2) LIRE : Chez eux, il n’y a pas de livres. Là résidait la première gageure. Certains jours, j’arrivais en classe avec des valises de livres. Je prêtais les miens, on s’attardait en bibliothèque, on a énormément lu pour, ensuite seulement, pouvoir écrire. Comment a-t-on lu ? J’ai donné à l’ensemble de la classe un corpus de texte général, autour des thèmes de la chute, de l’enfer, parce que c’était les thèmes de notre recueil, et ensuite un corpus de textes personnalisé, en fonction des goûts et des possibilités de chacun. 

3) RÉFLÉCHIR au THÈME : « Il s’agissait de lectures très classiques : les grands mythes, Dante, les textes de l’Antiquité où il est question de descente aux enfers. Certains ont filé la métaphore jusqu’à notre modernité. A ce stade, on a pensé à l’enfer concentrationnaire. On a tenté de se saisir de cette thématique philosophique très importante. 

4) ECRIRE et RÉÉCRIRE : « A observer la qualité littéraire, voire poétique du recueil, avec ses formes fixes très complexes, très maîtrisées, on pourrait se laisser aller à la candeur de croire qu’on a bénéficié d’une sorte de grâce… mais en fait, il n’y a pas de miracle. Nous avons tous énormément travaillé. Le premier jet est catastrophique. Le plus souvent, des écrins, des poncifs, des platitudes à pleurer. L’écriture de l’adolescent, quand il s’épanche un petit peu, est très décevante. La difficulté pour moi a été de le dire aux élèves sans les vexer. Donc il était question de s’imprégner des grands auteurs, des grands textes pour qu’ensuite, une fois cette matière première assimilée, la petite voix personnelle jaillisse de l’ensemble de ces lectures. 

5) LE CHOIX de la POÉSIE :  « La poésie a été pour moi l’occasion de les faire lire beaucoup, de travailler sur un genre très court où on allait pouvoir concentrer toutes les lectures et être  efficaces dans l’invention des images, dans l’emploi des métaphores. Je les ai fait lire, mais j’ai aussi été un despote. Pour qu’ils puissent écrire, ils avaient des consignes très précises. Il était question d’inventer une métaphore, de coller tel ou tel passage pour que le texte ait tout de même une substance. 

==> REMARQUES PRÉLIMINAIRES DE CECILE LADJALI QUI PEUVENT AIDER : 

° On travaille sur ces viviers mythologiques, bibliques, coraniques -ça dépend des élèves- qu’ils possèdent tous. Quand j’ai fait un sondage en début d’année, quand je leur ai dit qu’on allait travailler la chute, ils avaient tous une vague idée de ce qu’était la pomme d’Adam et Ève, de ce qu’était le serpent, etc. Je pense que c’est pour cette raison qu’il faut construire son enseignement sur la lecture des classiques car en fait, la bibliothèque universelle tient peut-être dans dix livres que les élèves ont, sans le savoir, dans leur besace.

° J’ai cherché à faire avec eux de l’écriture créative et, en même temps, à intégrer ma démarche dans cette nouvelle épreuve du baccalauréat : l’écrit d’invention. Inventer, créer, fonctionnent de concert avec les idées de règles et de rigueur. Je veux être très précise à ce sujet. Pour écrire un sonnet, il faut avoir fait l’inventaire des traits taxinomiques, stylistiques, qui incombent à tel ou tel grand genre littéraire. Ce nouveau sujet est redoutable, car il demande une maturité, un rapport presque fusionnel au texte parangon dont on va devoir se nourrir pour créer un pastiche érudit. Seulement, il faut que le professeur de français ait conscience de cela afin de le dire aux élèves qui respecteront alors tout ce qu’on leur présentera avec conviction comme digne de respect.

° Chaque jour je me suis demandé comment canaliser l’intuition et faire d’une étincelle un peu décevante un texte fabuleux et rigoureusement écrit. (…) Chaque élève a écrit dix brouillons.

Diderot et le théâtre à la radio

Commençons la semaine comme nous l’avons terminée, avec Diderot, mais cette fois, sous forme d’émission de radio. Je ne saurais que trop vous conseiller d’écouter cette émission Les Nouveaux chemins de la connaissance présentée par Raphaël Enthoven au sujet de Diderot, du théâtre et du fameux Paradoxe du comédien.

L’émission de France culture en question. 

Le jeu de l’amour et du hasard, Marivaux

Toujours à l’occasion de la semaine du théâtre sur France Télévisions, j’ai visionné mardi Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Evidemment, il faut accepter de regarder du théâtre devant son petit écran, et quand on aime ça, c’est parfois difficile de s’adapter, mais une fois le premier quart d’heure passé, et grâce au talent de Marivaux, on est complètement dedans.

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J’avais lu cette pièce l’année dernière et l’avait beaucoup aimée. Il s’agit d’une comédie d’intrigue et d’une comédie sociale, caractéristique du théâtre du XVIIIe. Mais c’est en la voyant représentée (et par la troupe de la Comédie française !) que j’ai mesuré tout le comique de Marivaux. Je me demande si j’ai déjà autant ri devant une pièce de théâtre et je pense que non.

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L’intrigue est typique du marivaudage :

Mademoiselle Silvia, fille de Monsieur Orgon, attend un prétendant, Dorante, bien qu’elle ne soit pas disposée à se marier, surtout à un jeune homme qu’elle ne connaît pas et qui a été choisi par son père. Elle change de costume et de rôle avec Lisette, sa femme de chambre, afin de pouvoir étudier plus à son aise le caractère de ce prétendant sans se compromettre. Or il se trouve que le fiancé, qui n’a lui-même aucune envie de se marier à n’importe qui, a eu la même idée de changer de costume et de rôle avec son domestique, Arlequin. Il se présente donc chez Monsieur Orgon sous l’apparence d’un serviteur nommé « Bourguignon », tandis que son valet, Arlequin, se fait, quant à lui, passer pour Dorante. Seuls informés du travestissement des jeunes gens, Monsieur Orgon et son fils Mario décident de laisser ses chances au « jeu de l’amour et du hasard », se promettant de s’amuser de la situation.

Si certains auteurs se sont souvent demandé si le théâtre devait être lu ou joué, on pense notamment au théâtre dans un fauteuil de Musset, il me semble certain qu’il faut voir plutôt que lire les pièces de Marivaux. Surtout celle-ci, qui est un bijou de comédie.

Pour trouver le texte intégral, un résumé acte par acte et des commentaires littéraires sur Marivaux, cette pièce et le théâtre au XVIIIe, ce lien peut servir de bon départ.

Dom Juan ou Le festin de pierre, Molière

On nous parle tant de Molière tout le long de notre scolarité, on avale tellement de ses pièces de la sixième à la terminale, qu’on a tendance, devenus grands, à ne plus jamais replonger le nez dans ses oeuvres. C’est bête. D’autant que ses comédies se lisent comme on avalerait un petit pain au chocolat le matin, vite et avec plaisir, et qu’elles sont toutes, ou presque, de vrais délices de bons mots, de quiproquos, de sarcasmes cachés derrière le comique qui à lui tout seul est déjà un bijou.

J’ai donc lu (pour la première fois, honte à moi) Dom Juan ou Le festin de pierre, de Molière. Pas sa plus grande comédie, loin de là, mais une pièce à histoire, dans le sens où  sa création et sa réception suffiraient à écrire un livre.

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Voici donc, avant de vous parler du pourquoi et du comment Molière écrit Dom Juan, et comment cette pièce lui survit, le synopsis du livre : 

Personnages:

DOM JUAN, fils de Dom Louis.
SGANARELLE, valet de Dom Juan.
ELVIRE, femme de Dom Juan.
GUSMAN, écuyer d’Elvire.
DOM CARLOS, DOM ALONSE, frères d’Elvire.
DOM LOUIS, père de Dom Juan.
FRANCISQUE.
CHARLOTTE, MATHURINE, paysannes.
PIERROT, paysan.
LA STATUE du Commandeur.
LA VIOLETTE, RAGOTIN, laquais de Dom Juan.
M. DIMANCHE, marchand.
LA RAMÉE, spadassin.
SUITE de Dom Juan.
SUITE de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères.
UN SPECTRE.

La scène est en Sicile.

Acte I :
Sganarelle présente Dom Juan à Gusman, serviteur de Done Elvire, que le Héros a épousée et quittée. Dom Juan prône les plaisirs de l’inconstance amoureuse ; il a décidé d’enlever une jeune fiancée. Il traite avec désinvolture et sadisme Done Elvire, qui le menace de la vengeance céleste.

Acte II :
Un paysan, Pierrot, raconte à sa promise comment il a sauvé des eaux un gentilhomme et son valet (il s’agit de Dom Juan et de Sganarelle). Dom Juan aperçoit Charlotte, et lui fait aussitôt la cour, en présence de Sganarelle. Pierrot est mal reçu de Charlotte, et malmené par le héros qu’il a sauvé. Mathurine paraît, et le grand seigneur fait simultanément la cour aux deux paysannes. Douze hommes recherchent Dom Juan, qui s’enfuit en échangeant ses vêtements avec Sganarelle.

Acte III :
Sganarelle (habillé en médecin) et Dom Juan (habillé en valet) discutent de leurs croyances, et le valet reproche son impiété à son maître. Ils rencontrent un pauvre que le libertin entreprend en vain de faire blasphémer. Dom Juan secourt un inconnu attaqué par des voleurs. C’est Dom Carlos, l’un des frères d’Elvire qui n’a jamais vu Dom Juan. Dom Alsonse, l’autre frère d’Elvire paraît, reconnaît Dom Juan et veut le tuer, mais Dom Carlos s’y oppose au nom de l’honneur. Dom Juan aperçoit le tombeau d’un commandeur qu’il a tué autrefois ; il y entre, invite par bravade la statue à diner, qui accepte d’un mouvement de la tête.

Acte IV :
Dom Juan refuse de croire au prodige (la statue a bougé) et interdit à Sganarelle d’en reparler. Un laquais annonce la visite d’un créancier, que Dom Juan se propose de berner. Dom Juan se joue de M. Dimanche, qu’il éconduit habilement. Sganarelle, lui même débiteur, singe son maître. Entre le vieux Dom Louis, père du héros, mais celui-ci raille insolemment son propos moralisateur. Dom Juan souhaite la mort de son père et, par lâcheté, Sganarelle approuve son irritation. Done Elvire, métamorphosée et revenue vers dieu, implore Dom Juan de sauver son âme. Dom Juan a éprouvé du désir en revoyant Done Elvire. Jeu de scéne farcesque autour du repas de sganarelle. Dom Juan va dîner quand la statue du commandeur survient et l’invite à son tour : le héros accepte par défi.

Acte V :
Dom Juan joue la comédie de la conversion et feint le repentir devant son père. Le héros baisse le masque et fait l’apologie de l’hypocrisie religieuse devant un Sganarelle scandalisé. Dom Carlos vient réclamer réparation, mais le héros refuse, au nom du ciel, de lui donner satisfaction. Sganarelle met vainement son maître en garde. Dom Juan néglige un dernier avertissement du ciel sous la forme d’un spectre. La statue tend la main du héros qui est foudroyé et entraîné aux enfers.

Toujours là ? Voici enfin l’histoire de cette pièce.

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Lorsqu’elle est jouée pour la première fois en 1665, elle portait alors le titre Le Festin de pierre, mais Molière n’ayant pas publié la pièce de son vivant, le titre a été changé en 1682 lors de sa première édition pour la distinguer de celle de Thomas Corneille (le frère de Pierre), version versifiée et édulcorée qui était depuis 1677 à l’affiche du Théâtre Guénégaud et qui avait conservé le titre primitif du Festin de Pierre. 

La rédaction de Dom Juan intervient après le scandale du Tartuffe que le roi interdit après l’avoir applaudi. Le misanthrope est en chantier, la troupe a besoin d’argent et Molière décide donc d’écrire rapidement une petite pièce en prose sur un sujet à la mode.

Car Molière n’a pas inventé le personnage de libertin qu’est Dom Juan : il existait bien avant lui. Ce thème trouve son origine en Espagne dans une pièce de Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla. La pièce passée en Italie a inspiré la commedia dell’arte sous le titre de El Convitato di Pietra.  Elle est reprise en 1658 par Dorimon sous le titre Le Festin de Pierre ou le fils criminel, puis par Villiers en 1659 : Le Festin de Pierre. 

Pour expliquer le choix de ce sujet peu dans la manière de Molière et les raisons pour lesquelles il a donné lieu à une comédie à grand spectacle, les historiens du théâtre ont récemment fait observer que si Molière et ses compagnons, qui avaient besoin d’un succès du fait de l’interdiction du Tartuffe, ont songé à donner leur propre version du sujet très populaire du Festin de Pierre (Convitato di pietra) que les Italiens (qui jouaient quatre jours par semaine dans la même salle du Palais-Royal) reprenaient presque chaque année à l’occasion du Carnaval, c’est que ces mêmes comédiens italiens étaient retournés depuis l’été de 1664 en Italie et que la voie était libre au Palais-Royal pour un Festin de Pierre dû à la plume de Molière. La troupe consentit à des dépenses importantes pour offrir à son public une pièce à grand spectacle avec machines et surtout décors magnifiques agrémentés de six changements à vue.

En présentant un libertin foudroyé par la vengeance divine, Molière espère donc convaincre les spectateurs et les autorités de la moralité de ses intentions.

Malgré la très bonne réception du public, certains accusèrent pourtant Molière d’avoir « fait monter l’athéisme sur le théâtre ». La pièce n’est jouée que quelques mois puis disparaît dans les cartons de Molière. Au mois de février 1677, quatre ans après la mort de Molière, le théâtre de l’Hôtel Guénégaud (issu de la fusion de l’ancienne troupe de Molière et de la troupe du Théâtre du marais ), mit à l’affiche — sous le nom de Molière — une version versifiée et édulcorée de la pièce, due à la plume de Thomas Corneille. Le texte d’origine ne sera plus joué avant 1841, un siècle et demi plus tard.

Au XIXe siècle, redécouverte, la pièce ne suscita pas un grand enthousiasme. Musset trouve Dom Juan insuffisamment sombre et romantique, Stendhal le voit comme un homme de cour futile. Il faut attendre les mises en scène du XXe siècle pour faire redécouvrir au public cette pièce et la promouvoir, paradoxalement, comme l’une des plus importantes de Molière.

Vu au théâtre en décembre

Huis Clos de Sartre, mise en scène Sven Narbonne. 

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Huis Clos, c’est l’histoire de trois personnes qui attendent dans l’antichambre de la mort. Une chose les réunit : les horreurs qu’ils ont fait subir aux autres de leur vivant. De fil en aiguille, les langues se délient, chacun prenant conscience qu’il ne peut s’échapper de ce purgatoire et qu’il est inutile de (se) mentir. Personne n’est ici par hasard, tout a une justification.

Pièce ultra connue de Sartre d’où la langue tire la maxime « L’Enfer, c’est les autres », Huis Clos n’est pas une pièce simple à interpréter, essentiellement à cause de cette popularité du texte. On peut vite s’y casser les dents. D’autant que l’Espace 44, petite salle des pentes de Lyon où se jouait la pièce en décembre, est vraiment toute petite et ne permet que peu d’excentricité en terme de mise en scène.

La jeune troupe qui s’y est attelée offre un joli spectacle même si, de temps à autre, on a peur pour certains acteurs. C’est parfois sur-joué, parfois très bon, selon les comédiens. Du coup, ça laisse une impression en demi-teinte.

L’enterrement (Festen…la suite) de Thomas Vintenberg, mise en scène Daniel Benoin. 

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Du grand spectacle aux Célestins, avec une grande mise en scène, beaucoup beaucoup de décors et des acteurs plus habitués aux petits et grands écrans qu’aux planches (Mélanie Doutey, Samuel Le Bihan, Mathilda May). Une pièce écrite par un cinéaste (Thomas Vintenberg, comparse de Lars Von Trier) pour faire office de suite au film Festen.

Les acteurs sont bons, la mise en scène très réussie. Ca sauve le texte franchement moyen. Trop cinématographique ? Beaucoup trop de « putain » et de « fais chier » qui casseraient presque l’illusion théâtrale. Une utilisation futée de l’écran qui fait apparaître le père disparu (la mise en scène encore). Une fable noire qui ne laissera pas de traces dans les esprits sinon celles d’un bon moment passé au théâtre. Car on rit beaucoup pour un sujet aussi noir que l’inceste. On rit beaucoup et on admire le jeu d’acteur et la mise en scène, pas la pièce en elle-même.

Du théâtre sériel : une petite révolution

Mathieu Bauer, metteur en scène qui travaille notamment avec la compagnie Sentimental Bourreau et qui n’est autre que le directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil, révolutionne discrètement son art : il vient de donner un coup de jeune au théâtre en mélangeant série et planches. 

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Le concept est simple : prendre tous les ingrédients de la série télé pour en faire une série de spectacle vivant. Avec Une Faille, Mathieu Bauer invente donc le feuilleton théâtral qui mélange vidéo, musique et planches. Huit épisodes sont prévus pour la première saison, et, si tout va bien, plusieurs saisons devraient voir le jour. Au menu : des personnages bien croqués, une intrigue qui accroche, du suspense évidemment. 

Si on a raté le début, on peut prendre le train en route et n’assister qu’au deuxième, troisième ou énième épisode. Ca commence par un énorme fracas. Dans une ville, un immeuble bâti à la hâte s’effondre sur une maison de retraite. Sous les décombres, six rescapés dont un promoteur, une infirmière, une fliquette, un ancien critique… En surface, le monde des vivants, qui gère l’urgence. 

A chaque nouvel épisode, un « previously », comme à la télé, est proposé en lever de rideau pour remettre tout le monde d’accord. C’est très punchy, très rock, très visuel. Du grand théâtre moderne. 

Une Faille, saison 1, épisodes 7 et 8 du 14 mai au 8 juin 2013, Nouveau Théâtre de Montreuil. (Les résumés des épisodes précédents se font au lever de rideau). 

Vu au théâtre / octobre/novembre

 Mort d’un commis voyageur, d’Arthur Miller, mise en scène Claudia Stavisky. (Aux Célestins)

Mort_d_un_commis_voyageur_001_image_article_detailleMort d’un commis voyageur est un monument de la littérature contemporaine admis comme un classique du 20e siècle, témoignage sur la classe moyenne dans l’Amérique de la fin des années 40.

Le voyageur de commerce Willy Loman a fait les beaux jours de son employeur, sillonnant sans relâche les routes du pays pour entretenir sa famille, payer les traites d’un pavillon, élever ses fils. Certain de la considération de son employeur et de la retraite paisible qu’il croyait se préparer, Willy voit le monde se dérober sous ses pieds, lorsque l’entreprise le lâche comme un jouet usé.

Dans son chef-d’œuvre qui lui vaudra le prix Pulitzer, Arthur Miller décrit les conséquences ordinaires des grandes mutations imposées par l’emballement du capitalisme. L’humain et les valeurs morales d’une époque révolue sont rétrogradés par l’avènement d’un modèle dont l’homme n’est plus le centre.

Sans doute la plus belle pièce que j’ai pu voir ces derniers temps. De celle qui prouve que le réalisme au théâtre touche davantage que le reste. D’autant que la mise en scène, signée Claudia Stavisky est juste et belle. Le spectateur est pris par l’histoire de cette homme qui veut inculquer à ses fils l’idée qu’il faut réussir, par tous les moyens, qu’il faut gagner de l’argent, toujours plus ; et qui finit par devenir fou, parler à ses fantômes (incarnés sur scène par de vrais acteurs), parler à ses plantes et se suicider. Sublime de sens et parfaitement interprétée. Une pièce à lire et à voir, impérativement.

Mais tous les ciels sont beaux, d’Hervé Guibert. (Théâtre des Clochards Célestes). 

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« Autrefois, on me disait : « vous avez de jolis yeux » ou « tu as de belles lèvres »;  maintenant des infirmières me disent : « vous avez de belles veines ».

Un écrivain, atteint du Sida, est hospitalisé pour traiter un « cytomégalovirus », maladie opportuniste qui affecte progressivement la vue. Son séjour dure trois semaines pendant lesquelles il tient un journal, acte littéraire ultime. Jour après jour, il décrit son quotidien, sa vue qui se brouille, son corps qui s’épuise. Il ironise, tendre et vachard à la fois, sur son rapport avec les membres du personnel hospitalier. L’espace de la chambre d’hôpital devient son Monde.

Une pièce qui rappelle le travail de Koltès, de Lagarce. La force en moins. J’ai trouvé que les photos de l’auteur, prises pendant son traitement à l’hôpital -la pièce raconte une histoire vécue-, et projetée sur un écran au bout de la scène, parlaient davantage, exprimaient davantage la souffrance que les mots de Guibert. Quelques beaux monologues cependant mais aucune empathie ne se crée côté spectateur. Je l’ai regardé souffrir sans émotions. 

Dommage qu’elle soit une putain (‘Tis Pity she’s a whore) : en anglais surtitré français. De John Ford, mise en scène Declan Donnellan. (Aux Célestins)

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Giovanni est amoureux de sa sœur jumelle, Annabella. Sublime et irrépressible, leur liaison s’embrase, allumant les feux du scandale qui les consumera, jetant l’huile sur les flammes du monde dogmatique, décadent, hypocrite et corrompu qui les entoure. Dans l’espace d’une chambre d’aujourd’hui, la mise en scène va à l’essentiel, forçant les contrastes entre la beauté vénéneuse des amants et la médiocrité de leur sort, entre cruauté et cynisme.

Surprenante, surprenante mise en scène que celle de cette troupe anglaise habituée à adapter du Shakespeare. Ford n’aurait pas reconnu son travail. Les spectateurs non plus. Une pièce du XVIe à la sauce XXIe. Des acteurs nus, qui font l’amour au milieu de la scène, tuent impunément leurs semblables, dansent sur de la techno ! Il y a ici tous les ingrédients du théâtre élisabéthain et pourtant on rit beaucoup. Une tragédie revisitée en comédie. Là, le jugement est sans appel. Soit on aime, soit on déteste. Une adaptation qui fait s’interroger sur les mises en scène moderne, sur le travail contemporain de pièces classiques. Surprenant, et peut-être envoûtant.

J’aurais voulu être Egyptien, d’après le roman Chicago d’Alaa El Aswany, adaptation et mise en scène Jean-Louis Martinelli. (Aux Célestins)

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Dans une Amérique traumatisée par les attentats du 11 septembre, quelques jours avant la visite du président Moubarak, la communauté égyptienne de Chicago est traversée d’états d’âme. L’étudiant épris de liberté, l’épouse frustrée, le Tartuffe islamique, l’espion pervers et le bon docteur composent le portrait à distance d’une Égypte déboussolée par la dictature.

La pièce aborde concrètement les thèmes de la corruption, de l’inégalité entre les sexes ou de l’idéalisme et du désir de révolution, grâce aux situations précises que traversent les personnages. Le temps d’une soirée, cette poignée de déracinés offre une radiographie passionnante de toute une génération d’Égyptiens. Jean-Louis Martinelli transforme la puissance du récit en un pur moment de théâtre, fidèle à la liberté de ton et de forme de l’écrivain. Ses 9 comédiens remarquables débarquent sur une scène, comme pour reprendre un travail de répétition. On est à l’université de Chicago qui réunit les protagonistes. On est au cœur de l’écriture et du roman, au cœur d’une société égyptienne en ébullition.

Trois heures, ça peut être long au théâtre. C’est sans doute ce qu’a pensé un tiers des spectateurs des Célestins qui ont quitté la pièce à l’entracte. C’est vrai qu’il n’est pas simple d’adapter un roman si touffu que celui de El Aswany sur les planches. Pourtant, l’essentiel est là. J’aurais voulu être Egyptien est une pièce politique qui montre avec justesse toutes les facettes d’une Egypte et d’une Amérique de l’immigration en difficulté. On apprend beaucoup. On réfléchit beaucoup, mais il manque du dynamisme à cette adaptation pour que le contrat théâtral soit rempli. Encore une fois, de quoi s’interroger sur le passage d’un art à l’autre : le roman vers le théâtre.