Classe numérique et texte libre à la Freinet : Exemple de séance pour un cours de français en seconde

Séance qui permet de travailler à la fois : la langue (grammaire et orthographe) / l’expression écrite et orale / la lecture / la vie en communauté et le respect des idées d’autrui.

En étudiant les bases de la pédagogie Freinet, j’ai été assez séduite par le principe du texte libre et j’ai eu envie de l’adapter aux contraintes et aux particularités de l’enseignement actuel, tout en l’insérant dans une séance tournée vers le numérique. Mais qu’entendait exactement Freinet lorsqu’il eut l’idée d’instaurer cette routine du texte libre dans ses classes ? Quel était exactement le principe de cet exercice à sa création ?

« Un texte libre c’est, comme son nom l’indique, un texte que l’enfant écrit librement, selon le thème qui l’inspire », écrit Célestin Freinet. Pas de sujet imposé donc. Pas de plan ou de forme imposés non plus, sinon on retombe sur le principe de la « rédaction à sujet libre ».

Première inquiétude de ma part : et si mes élèves n’ont pas d’inspiration, refusent de se plier à l’exercice par manque de règles et de consignes ( !), ils ont si peu l’habitude de ce genre de travail.

Autre particularité de l’exercice à la sauce Freinet : il prend place dans une routine. Chaque élève rédigeait un texte libre par semaine puis un jeu de correspondances avec d’autres élèves était mis en place : les textes libres choisis par la classe étaient imprimés dans le journal de l’école qui pouvait alors être distribué pour être lu => Je me dis que je pourrais facilement adapter cela à ma classe. Si l’on fait l’exercice tous les quinze jours, et si la classe sélectionne chaque fois un texte par vote comme le faisait Freinet, nous aurons une vingtaine de textes sélectionnés à la fin de l’année. On pourrait ainsi décider avec les élèves de construire un livre numérique par an ou bien encore de créer un blog pour partager ces textes libres…

En cliquant ici vous trouverez un doc assez court et clair sur la définition et les principes du texte libre (vous trouverez également une bibliographie succincte sur le sujet à la fin de l’article).

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Forte de toutes ces réflexions, j’ai construit ma séance ainsi (séance en demi-groupe et en salle info, mes élèves n’étant pas équipés de tablette) :

Les élèves n’ont pas été informés au préalable du principe du texte libre. J’énonce la consigne : les élèves sont fascinés, interloqués, déstabilisés et ils l’expriment. Leur entrain soudain est prometteur, cependant les questions pour obtenir une consigne, une limite affluent « Combien de lignes madame ? On écrit sur tout et n’importe quoi vous êtes sûre ? On fait des rimes ? On utilise l’ironie ? On répond sous forme de plan ? ». J’y réponds inlassablement par « comme vous voulez » sous leurs yeux ébahis et apparemment contents.

En salle info, ils sont chacun devant un ordinateur et se lancent. Ils rédigent leurs textes sur word sans utiliser le correcteur orthographique.

– Au bout de 20/30 minutes, sans contrainte de temps, ils ont tous fini (la longueur des textes est très variable). Chaque élève lit son texte devant toute la classe. Le mot d’ordre est respect. (C’est à mon tour d’être fascinée ! Leurs productions sont bien meilleures que d’habitude, sans contrainte ils se révèlent originaux, intéressants, drôles, etc.).

Un vote oral est organisé. Le texte choisi par la classe est envoyé sur mon mail.

Je projette le texte sur le vidéoprojecteur et on corrige ensemble les fautes d’orthographe et de grammaire. On revoit les notions et les règles essentielles puis on travaille la forme, la concordance des temps, etc.

– La séance est finie mais elle peut être développée à l’infini : recherche autour du thème sur lequel porte le texte choisi, recherche d’illustrations pour le texte, mise en forme et mise en page du texte pour une publication sur le blog de la classe ou dans un livre numérique à la fin de l’année, etc.

Résultats et verdict ? Je découvre avec joie que mes élèves savent écrire. Certains textes sont drôles, certains sont des coups de gueule, d’autres des mises au point, des recettes de cuisine aussi ; certains sont scolaires et rédigent sous forme de plan leurs idées, d’autres sont originaux, se livrent ou s’expriment librement. Les élèves se sont amusés, tout en travaillant l’orthographe, la grammaire, l’écriture, la lecture, l’expression orale et la pratique des outils numériques !! Que demander de plus ?

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J’ai répertorié ce que cette séance avait fait travailler à mes élèves en lien avec les programmes (ci-dessous, les extraits des textes officiels pour la classe de seconde) J’ai également ajouté le niveau de difficulté de mise en place de cette séance et une courte biblio pour approfondir le sujet du texte libre :

Compétences visées

 Parfaire sa maîtrise de la langue pour s’exprimer, à l’écrit comme à l’oral, de manière claire, rigoureuse et convaincante, afin d’argumenter, d’échanger ses idées et de transmettre ses émotions

– Acquérir des connaissances utiles dans le domaine de la grammaire de texte et de la grammaire d’énonciation

– Connaître la nature et le fonctionnement des médias numériques, et les règles qui en régissent l’usage/ être capable de les utiliser pour produire soi-même de l’information, pour communiquer et argumenter

Activités proposées par les programmes de seconde mises œuvre pour cette séance :

– Pratiquer diverses formes d’écriture (fonctionnelle, argumentative, fictionnelle, poétique, etc.).

– S’exercer à la prise de parole, à l’écoute, à l’expression de son opinion, et au débat argumenté.

– Mettre en voix et en espace des textes.

– Pratiquer la langue (grammaire et orthographe)

– Utiliser les outils numériques

Niveau de difficulté (temps de mise en place de la séance + difficultés techniques) : très facile

Bibliographie sur le sujet du texte libre :

CLANCHE, P. (1988) : L’enfant écrivain. Génétique et symbolique du texte libre, Le Centurion, Paris.[Il s’agit d’une recherche sur la production de textes libres à l’école primaire.]

FREINET, C. (1960) : Le texte libre. C.E.L., Coll. Bibliothèque de l’Ecole moderne n° 3, Cannes. (Première édiction : 1947, Coll. Brochures d’Education Nouvelle Populaire n° 25, Cannes.) [Le texte de base…]

FREINET, C. (1975) : Les techniques Freinet de l’école moderne. A. Colin, coll. Bourrelier, Paris, 51 – 59.

LAFITTE, R. (1985) : Une journée dans une classe coopérative. Le désir retrouvé, Syros, Paris, 135 – 147.[L’auteur présente sur les pages indiquées une séance de choix de textes.]

Le nouvel Educateur Documents n° 185, suppl. au nouvel Educateur n° 2 oct. 1988 : « Texte libre. » (Dossier réalisé par D. ROYCOURT et R. CROUZET)[Il s’agit du travail le plus récent du mouvement Freinet sur le texte libre. Le dossier est très complet]

La pédagogie Freinet : déjà validée par l’éducation nationale ! #lesaviezvous #nouvellepédagogie #écolemoderne

Célestin Freinet, c’est un instituteur qui s’est toujours interrogé sur les pratiques de son enseignement jusqu’à créer une nouvelle pédagogie que ses défenseurs considèrent comme la base de l’école moderne. Si beaucoup de monde connait le nom de Freinet, peu de gens savent que les écoles qui s’en réclament font partie des établissements de l’éducation nationale qui en valide les programmes.

Les individus moins informés sur ces pratiques novatrices, à l’époque de Freinet comme aujourd’hui, les dénigrent et les qualifient de « dangereuses ». Si la méthode Freinet est libertaire, elle n’est pourtant pas anarchiste : les enfants doivent suivre les règles de la vie en communauté, se respecter et respecter les autres, ils ont des corvées et des responsabilités. Pas de quoi fouetter un chat ! Par ailleurs, à ceux qui reprocheraient à la méthode Freinet de n’être pas assez compétitive pour préparer au monde dans lequel on vit adulte, pas assez productive en terme de savoir ; on pourrait répondre que de toute façon, comme je l’ai dit plus haut, la pédagogie Freinet ayant été « rachetée » par l’éducation nationale, les programmes sont les mêmes dans ces écoles et dans celles dites « classiques ». Il y a donc des établissements de l’éducation nationale, gérés par l’état, qui mettent en pratique la pédagogie freinet et rien d’autre (des écoles, des collèges, mais aussi des lycées). Ce qui change ? Ce sont simplement les façons d’apprendre, la manière d’engranger ce savoir commun à tous les enfants de l’école publique.

Freinet est, au début de sa carrière, instituteur dans une école communale classique. Déjà, il intègre dans son enseignement de petites révolutions, notamment l’imprimerie : il n’y a pas de manuels, l’élève produit des textes sur absolument tous les sujets envisageables puis il les imprime pour ses petits camarades. Mais la méthode Freinet engendre de nombreuses réactions négatives et l’instituteur est contraint de quitter l’éducation nationale.

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Il ouvre alors une nouvelle école, à Vence, et y applique ses propres trouvailles pédagogiques. L’Ecole est payante, mais puisqu’elle accueille des enfants de tous les horizons (notamment les orphelins de la guerre d’Espagne) peu d’entre eux payent réellement le prix de la formation.

En 1944, Freinet rejoint la résistance et participe au comité départemental de libération de Gap. L’école Freinet qui avait été fermée pendant la guerre et l’occupation est réouverte en 1945 mais les attaques contre Freinet et sa pédagogie ne cesseront plus. Même les communistes qu’il soutenait se livreront à une véritable chasse aux sorcières contre lui. Freinet meurt en 1966. Sa femme Elise reprend la direction de l’école située à Vence. Elle fait perdurer toutes les innovations pédagogiques chères à Freinet, notamment les B.T (bulletin de travail) : une collection de petits fascicules portant sur UN sujet particulier et pouvant être fabriqués par qui le souhaite, s’il est spécialiste. Les enfants consultent ces B.T dès qu’ils ont l’idée de s’intéresser à un thème ou un sujet. Elle continue également la tradition du texte libre : tous les matins, les enfants rédigent un texte. Tous les textes sont lus et la classe choisit le meilleur d’entre tous, selon des critères subjectifs et un vote démocratique. Le texte est ensuite imprimé puis il devient une base de travail pour toute la classe : correction des fautes d’orthographe, recherche autour de thèmes liés au texte choisi, etc.

(J’ai l’intention de tester cette pratique du texte libre très vite avec mes secondes, j’en ferai le commentaire ici plus tard).

 L’école reste privée jusqu’en 1991 mais les réticences et la méfiance à son égard manquent de la faire couler. Un groupe de soutien se crée. On demande à l’état de réagir. En 1991, l’école Freinet est achetée par l’État sur ordre de Lionel Jospin, ministre de l’Éducation nationale. Depuis, cette école à régime expérimental préserve sa pédagogie spécifique. Elle constitue donc une référence mondiale, et un « modèle » à partir duquel on peut penser aujourd’hui la pratique de la pédagogie de Freinet.

Peu de parents savent pourtant qu’ils peuvent faire le choix de la pédagogie Freinet en inscrivant leurs enfants dans une école d’état qui pratique cette pédagogie différente et expérimentale.

Vous retrouverez la liste de ces écoles, collèges et lycée en cliquant ici. Attention cependant, cette liste répertorie toutes les écoles « différentes », il faut donc faire le tri entre les écoles privées (qui peuvent ne pas être sous contrat avec l’état et donc pas contraintes de respecter un programme particulier) et les écoles publiques, écoles d’état ayant fait le choix de pédagogies différentes.

Pour en savoir plus sur la pédagogie Freinet :

– le site de l’Institut Freinet

– le site de l’ICEM-Pédagogie Freinet

– Le film l‘Ecole buissonnière sur le site de l’Ina. Ce film raconte de façon romancée l’histoire de Freinet et de sa pédagogie. Le rôle de Célestin Freinet est interprété par Bernard Blier. Film datant de 1949.