Instruction en famille : Interview de Eve Herrmann, créatrice des cahiers-h et maman de Liv et Emy.

L’IEF ou l’instruction en famille reste marginale en France. Pourtant quelques dizaines de milliers de familles la pratique et ce malgré les a-priori souvent négatifs. J’avais commencé avec Amandine, la maman d’Apolline et de Paul, une série d’interview sur le sujet au début de l’été. Voici enfin la deuxième interview : c’est Eve, maman de deux petites filles, déjà bien connue du monde de l’IEF puisqu’elle détaille dans un très joli blog son quotidien et celui de ses enfants et qu’elle participe à la rédaction pour les éditions Nathan de livres Montessori, qui s’y colle. Merci à elle pour ses réponses précises, qu’elle m’excuse d’avoir mis si longtemps à publier ici son partage d’expérience.

                                                    Une des filles de Eve au travail. Photo : Eve Herrmann 

  • Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis Eve Herrmann. Je vis à Lyon avec mon mari et nos deux filles : Liv et Émy. Avant d’avoir des enfants j’étais graphiste indépendante, mais l’arrivée des filles a chamboulé beaucoup de choses et m’a dirigée vers de nouvelles expériences.

Aujourd’hui elles ne vont pas à l’école et nous apprécions ensemble chaque jour et ce qu’il a à nous offrir.
Je suis passionnée de pédagogie (notamment Montessori, pour laquelle j’ai suivi plusieurs formations), j’aime écrire et prendre des photos. Je travaille actuellement pour les éditions Nathan, pour leur gamme Montessori, et depuis cette année, j’ai créée avec mon mari une petite marque de cahiers : les cahiers H. Imaginés au départ pour nos filles, ces cahiers ont pris leur envol et sont disponibles à la vente sur notre petite boutique en ligne (www.cahiers-h.com).

  • Depuis quand pratiques-tu l’instruction en famille (IEF) et pour des enfants de quelles classes ?

Nous avons déscolarisé les filles il y a deux ans. Émy terminait sa moyenne section et Liv son CP. Aujourd’hui Émy a 6 ans et demi et Liv en a 9.

  • Tes enfants ont donc déjà été à l’école. Combien de temps ? Aimaient-ils ça ?

Liv a commencé l’école à 4 ans. Mais ça n’était pas vraiment l’école. Elle suivait des ateliers Montessori chez une amie. Puis avec cette amie et d’autres personnes nous avons ouvert une école Montessori. Liv y a donc poursuivi sa scolarité jusqu’à notre déménagement à Lyon, où elle est entrée au CP, dans une école privée à pédagogie classique.
Émy avait commencé à fréquenter un peu la classe des 3-6 ans, quelques matinées, avant que nous partions pour Lyon, où elle a fait une année de moyenne section.
Les deux filles n’avaient pas de problèmes avec l’école, tant qu’elles étaient à l’école Montessori. Arrivée en CP, Liv qui savait déjà lire et écrire, s’ennuyait un peu et trouvait que c’était très répétitif. Émy ne voulait parfois pas y aller et c’était difficile de la lever le matin… heureusement elle s’était fait une amie, et cela lui donnait du courage pour se rendre à l’école, car elle aussi s’y ennuyait. Mais elles ne se plaignaient pas plus que ça de l’école et ne semblaient pas y être malheureuses.

  • Pourquoi as-tu pris la décision de déscolariser tes filles et de pratiquer l’IEF ?

Mon mari et moi travaillons à la maison. Nous gérons notre temps de travail, nos horaires… nous avons de ce fait une très grande liberté et une souplesse agréables. Avec l’école nous étions obligés de lever les filles (alors qu’elles dormaient à points fermés !), de les presser souvent pour être à l’heure… nous partions toujours en courant pour arriver à l’école à la dernière minute ! J’allais les chercher pour qu’elles mangent avec nous le midi, et rebelote, il fallait repartir… je devais toujours les interrompre en pleine activité passionnante pour les accompagner à l’école. Et le soir, la course pour réussir à se coucher assez tôt pour être en forme le lendemain !
Bref, ce petit rythme imposé par l’école nous a pesé au cours de cette année dans une école classique. Nous ne nous sentions pas très bien d’imposer cela à nos enfants, alors que nous étions à la maison, tranquilles, à gérer notre temps comme nous le souhaitions. Il y avait là pour nous une incohérence.

En plus de cela, la pédagogie classique, où tout le monde avance à peu près au même rythme, apprenant la même chose au même moment ne me convenait pas trop et de moins en moins au fil de l’année. J’ai vu l’intérêt d’Emy pour la lecture et l’écriture décroitre à mesure que l’année avançait. Elle se conformait aux attentes de sa classe.

Nous avons alors cherché d’autres écoles. Nous avions évidement pensé à Montessori, se trouvant de plus à deux pas de chez nous ! Mais le tarif, beaucoup trop élevé nous a découragé. Nous avons visité l’école Steiner et envisagé d’y inscrire les filles. Mais cela voulait dire déménager moins loin de l’école… et encore une fois, les frais de scolarité étaient élevés… Bref, les écoles qui auraient pu nous plaire étaient chères.

C’est ce qui nous a amené à penser à l’IEF. Nous n’avions pas envie de dépenser notre argent dans une école, qui ne nous satisfaisait pas à 100%. Et puis une école, quelque soit la pédagogie, reste une école…

A partir du moment où l’idée de l’instruction en famille a germé en nous, nous n’avons plus pu faire marche arrière. Cela nous a semblé évident ! Comme la réponse que nous cherchions depuis un moment sans la trouver. Par rapport à notre mode de vie, à nos envies de voyages, peut-être de déménager à l’étranger, à notre envie d’être libres et sans attaches… ce choix était évident.  L’idée a grandi et s’est imposée comme étant la meilleure solution à tester ! Et nous nous sommes lancés.

  • Pratiquer l’instruction en famille implique forcement pour l’un des parents de dédier tout son temps à l’éducation des enfants. C’est une idée compliquée pour moi qui aime aller travailler (je suis prof !) et qui multiplie les projets personnels. Est-ce un sacrifice ? Comment gérer cette absence de temps pour son épanouissement personnel ?

Chez nous en effet, c’est moi qui prends en charge les filles la plus grande partie du temps. C’est souvent le cas, chez beaucoup de familles. Mais j’en connais qui se partagent le temps, ou d’autres où c’est plutôt le papa. Et il y a également des familles où les deux parents travaillent.

Même si je m’occupe des filles la journée, j’ai conservé mon travail. Je suis indépendante et libre de gérer mon temps et de travailler au moment où cela m’arrange. Souvent le soir, donc. Évidement, je gagnerais peut-être un peu plus d’argent en étant à 100%, car j’aurais plus de projets, mais c’est très bien ainsi. Nous n’avons pas besoin de plus.

Autrement pour la question du sacrifice, je ne vois pas du tout cela comme ça. Si c’était un sacrifice pour moi de faire cela, et bien… je ne le ferais pas ! Aucun enfant n’a besoin que ses parents se sacrifient. Faire quelque chose qui ne nous rend pas heureux n’a pas de sens, et ne rendra pas nos enfants heureux.
Je n’ai pas le sentiment de manquer de temps. Au contraire ! Mon temps n’est plus morcelé par les allers-retours à l’école et les plannings obligatoires. Nous gérons notre temps tranquillement et nos journées sont lentes, douces, à notre rythme propre. J’ai des projets plein la tête et ce ne sont pas mes filles qui vont m’empêcher des les réaliser.

Elle font parties de ma vie et des mes projets aussi ! Cette année nous avons créé notre marque de cahiers. Les filles ont participé au projet, elles ont tout suivi, elles ont donné leur avis, fait des recherches de noms, testés les prototypes… elles ont fait les assistantes photos, les mises en scène… tout cela était vraiment très chouette à vivre en famille. Elles ont appris que l’on peut réaliser ses idées, avec de l’enthousiasme et peu de moyens ! Alors, non, pas de sacrifice ici, ni de regret ou de sentiment que l’IEF m’empêche de faire ce que j’ai envie. Bien au contraire, mes projets ont pris de la profondeur et une raison d’être.

  • Financièrement l’IEF implique également un salaire en moins dans le foyer. Est-ce nécessaire que l’autre parent gagne bien sa vie pour vivre paisiblement ? Comment joindre les deux bouts de cette façon ?

Cela n’implique par forcément un salaire en moins. C’est parfois le cas, mais pas toujours. Beaucoup de maman travaillent à mi-temps ou à la maison comme moi.
Quoi qu’il en soit, il y a une chose que nous avons remarqué, mon mari et moi : faire le choix de l’IEF nous mène sur un chemin différent, nous invite à une réflexion plus approfondie sur les pratiques de la société. Quand on commence à dire non à quelque chose d’aussi ancré et établi que l’Éducation Nationale on glisse rapidement vers d’autres NON. Non au gaspillage alimentaire, à la surconsommation, au plastique et à la pollution… et nous disons plutôt oui à l’alimentation saine, naturelle et simple, oui à la simplicité volontaire, oui à la lenteur…

Finalement nous faisons des économies. Nous dépendons moins aujourd’hui qu’avant !

Photo : Eve Herrmann

  • Que pensent tes enfants de l’IEF ? Quel point de vue ont-ils sur l’école ? Cela leur manque ?

Évidement, les filles donnent leur avis sur la question et chaque année nous allons vérifier qu’elles veulent continuer ainsi.

Mais voici leurs réponses à cette question :

Émy :
« J’aime l’école à la maison parce que je travaille avec maman, et que je choisis ce que je fais. J’aime qu’on ne puisse pas être envoyé au coin comme à l’école, et que nos cahiers ne soient pas gribouillés au stylo rouge. Et maman a créé des cahiers que j’adore ! Je les aime parce que je peux faire un dessin pour illustrer le texte.
J’aime bien aussi parce qu’on travaille seulement le matin et qu’on joue l’après-midi, et qu’on va souvent au parc de la Tête d’or. Ce que je préfère faire ce sont les maths, l’étude de la nature (j’aime aller dessiner la nature au parc) et apprendre à reconnaître et dessiner les oiseaux. Ceux que je préfère sont la gorge-bleue, le troglodyte mignon, le rouge-gorge et le colibri. »

Liv :
« J’aime étudier à la maison parce que j’ai le droit de dessiner autant que je veux ! Je dessine tout le temps ! J’ai plein de copines qui ne vont pas à l’école comme moi et je les vois souvent. On organise des activités ensemble – comme par exemple un Book Club que j’ai créé, parce que j’aime la lecture.
J’aime aussi beaucoup le Japon et les mangas, j’en dessine beaucoup. J’aime travailler sur la nature et tous les animaux. J’aime tellement les animaux que je pense que je sauverai les animaux quand je serai grande !
Et je les dessinerai aussi. J’aime beaucoup faire un dessin sur un sujet que nous étudions et écrire un texte (j’aime l’histoire des hommes et des civilisations anciennes et aussi l’histoire des vêtements).
L’ief c’est beaucoup plus amusant que l’école et je suis plus libre ! Je peux choisir ce que je fais. L’année prochaine j’ai décidé d’apprendre le piano. »

  • Penses-tu les scolariser de nouveau un jour ? Penses-tu qu’il y ait un âge limite pour pratiquer l’IEF et qu’il faille réintégrer le système scolaire au collège par exemple ?

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« L’école nouvelle » expliquée depuis ses prémices, en 1920 : un documentaire d’Arte à voir

Le film commence par la récitation de patriotisme, une leçon que tous les enfants récitaient alors chaque jour à l’école et où ils devaient dire vouloir devenir « un bon citoyen et un bon soldat ». Ces enfants là, ceux qui récitaient cette leçon, sont pour beaucoup morts sur le front à peine adolescents. L’école d’alors, qui voulait former des citoyens éclairés, forme aussi toute une société à l’obéissance, jusqu’au sacrifice. Assez de soumission, il faut rompre avec la vieille école, inventer une éducation nouvelle, pour un enfant nouveau, qui ne fera plus jamais la guerre. Des écoles laboratoires sont créées dès les années 1920 dans toute l’Europe. Ce documentaire sublime d’Arte rappelle que la mode des écoles Montessori, Steiner, Freinet ne date pas d’hier mais d’il y a un siècle, il retrace l’histoire de ce mouvement avec précisions et continue d’ouvrir la voie.

Eloge de la transmisision : pour que les enseignants reviennent à l’essentiel

9782226137623gJ’avais déjà rapidement parlé de ce livre, Eloge de la transmission, que j’avais à l’époque survolé pour un article sur les bienfaits du par coeur au collège et au lycée, en lettres tout du moins ; mais je n’étais pas entrée complètement dans sa lecture. A l’heure où la réforme du collège 2016 est assez pesante pour tout prof qui cherche un peu à comprendre ce qui se passe dans son ministère, à l’heure où la guerre des profs fait rage sur twitter entre les pour et les contre la réforme…. la lecture de ce livre, un dialogue entre le professeur de réputation internationale George Steiner et l’agrégée de lettres mais aussi écrivaine Cécile Ladjali, est salvatrice. A travers un jeu de questions/réponses, les deux protagonistes mettent au jour ou bien des évidences qu’il est bon de rappeler ou bien des révélations essentielles à la pratique de l’enseignement.

Plutôt que de paraphraser leurs propos, je vais plutôt multiplier les citations après en avoir effectué un relevé ciblé. (Un autre article suivra cependant, davantage destiné aux professeurs de Lettres, pour expliquer comment Cécile Ladjali a mis en place l’écriture d’un recueil de poèmes publié puis l’écriture d’une pièce de théâtre, réécriture d’un classique, avec ses élèves de quartiers difficiles). Mais d’abord, les meilleurs morceaux d’Eloge de la transmission.

Cécile Ladjali (à propos des réformes et des querelles) : « Quand j’entends aujourd’hui (NDLR : le texte date de 2003 mais est toujours d’une grande actualité) les meilleures volontés s’enliser dans le débat sur lécole, je repense aux mots de cette journée de juin où l’essentiel avait été dit : passion, courtoisie, honnêteté, travail (…). Notre propension aux divisions et querelles a pris ces dernières années le visage de l’anxiété face à ce qui pourrait changer en bien. Dans le monde de l’éducation, de l’économie politique, de la vie intellectuelle, tout se passe comme si les contempteurs, les prédicateurs du chaos, avaient plus de facilité à se faire écouter que ceux qui tentent de mener des expériences nouvelles et par là même de faire changer les choses ».

CL (à propos de ceux qui ne veulent plus qu’enseigner les textes contemporains ou les chansons de Rap au détriment de Flaubert et confrères) : « L’idée saugrenue d’enseigner cette contre-culture a germé dans l’esprit d’anciens très bons élèves, désireux de s’encanailler, auxquels il faudrait répondre que Flaubert ou Rimbaud auraient sans doute trouvé cocasse qu’on les traitât de bourgeois. Et quand bien même la culture que nous proposons à nos classes serait-elle bourgeoise, nombre de collègues estiment qu’elle est la plus digne des enfants. On n’est conscient de ce que l’on est que lorsqu’on est confronté à l’altérité (…). Un esprit en formation succombe très facilement au mimétisme. Il n’y a qu’à observer leurs yeux lorsqu’il arrive au professeur de verser dans le cours magistral : la formule fascine. Plus le discours sera sophistiqué, plus l’auditoire écoutera attentivement et, ayant entendu plusieurs fois la même tournure, il ne sera pas rare qu’il la reproduise dans un devoir.

CL (à propos de la création et … de la dissertation) : « Ainsi, faire acte de poésie, c’est quitter la théorie pour l’expérience. C’est tourner le dos à l’idéal pour l’action en accepter les risques. Dès que l’on s’engage du côté de l’action, on tend le flanc à la critique de ceux qui ont choisi le doux confort intellectuel de l’inertie qui jamais ne viendra leur porter la contradiction. Dans ces entretiens, Steiner dénonce la parole creuse, la tendance moderniste à l’aspect communicationnel de la langue, au détriment de la gratuité du langage poétique et l’intention désintéressée qui fonde toute oeuvre littéraire. Cette gratuité suppose l’engagement absolu du coeur de l’auteur qui n’aura bénéficié d’aucune alternative au moment de la création : il devait écrire. Le professeur de lettres est conscient de cet impératif. Alors que penser du sujet de dissertation, sacrifié au pragmatisme du texte argumentatif ? De l’éclatement de l’oeuvre contrainte de se couler dans le moule de la lecture méthodique quand cette dernière requiert le souffle vital de l’analyse linéaire ?

George Steiner (en quoi la grammaire participe-t-elle de l’ontologie ?) Je pense à la grammaire en tant que structure de l’expérience humaine, à la façon dont nous divisons l’expérience, dont nous l’identifions. Par exemple, une lange comme l’hébreu, qui ne connaît pas le passé simple, ni le verbe au futur comme nous l’entendons, a une conception de l’univers profondément et radicalement différente de la nôtre. le fait que l’allemand puisse placer le verbe très loin à la fin de la phrase est l’une des clés de sa puissance métaphysique. L’allemand a la disponibilité du néologisme philosophique de tenir en suspend l’argument à l’intérieur d’un propos que le cartésianisme de la grammaire française n’a pas. (…)

GS (sur le cours de lettre qui doit ou bien instrumentaliser la langue à des fins pragmatiques ou bien insister sur la gratuité du langage venant construire l’oeuvre d’art) : « La révolution dite de Gutenberg n’en était pas une. Elle a accéléré l’écriture du manuscrit, ce qui est parfait. La révolution électronique actuelle est mille fois plus puissante, plus fondamentale. Elle remet tout en question parce que les grandes banques de mémoire de l’ordinateur peuvent contenir des connaissances infiniment plus détaillées, plus détaillées, que celles de notre cerveau. (…) Dans la partie d’échec contre la machine et le champion du monde Kasparov, la machine fait un coup gagnant et le champion dit « Elle ne calcule plus, elle pense ». C’est déjà un problème philosophique formidable : où s’arrête le calcul et où commence la pensée ? (…). Nous sommes devant un monde tout à fait nouveau où les machines vont discourir entre elles. D’un autre côté, la spontanéité de la vie humaine cherche à s’exprimer avec des moyens très archaïques et, au fond, très lents, très inexacts. Nous pataugeons dans les paroles. (…) Le grec ancien appelle l’homme « l’animal qui parle », pas « l’animal qui bâtit », « qui calcule » ou « qui fait la guerre ». On n’a pas le choix : parler, c’est respirer, c’est le souffle de l’âme. La parole est l’ocygène de notre être. (…). C’est la bataille la plus importante, mais il n’est pas du tout évident qu’on va la gagner.

GS (sur l’humanisme et la barbarie) : « J’ai essayé de montrer dans mes travaux la terrible faillite de la culture humaniste devant l’horreur de notre siècle. Non seulement, elle n’a pas empêché la barbarie, mais elle l’a souvent aidée. Comment faire lorsque Sartre, peu avant sa mort, et ce n’était pas un homme qui aimait les rivaux, a dit « un seul de nous restera : Céline ». ALors, comment faire ? Entre les valeurs morales humaines, les valeurs de compassion et de liberté, et le génie de la parole, il y a quelque chose, comme dirait Nietzsche, au-delà du Bien et du Mal. C’est terrifiant cette transcendance de toute éthique dans le génie poétique. Le grand maître de la parole peut être infernal, démoniaque, un fasciste, un raciste, etc. Il faut faire très attention parce que la grande éloquence, le pathos ont une puissance formidable. »

GS (sur le futur = « Quel « si » serait en mesure de lutter contre la barbarie ? » ) : « Tout ce que j’ai écrit là-dessus, René Char l’a dit en un seul petit aphorisme  « L’aigle est au futur ». Il n’y a vraiment rien à ajouter, et on essaie toujours d’expliquer la merveille de cette image, de cette phrase. Pouvoir parler du lundi matin après ses propres funérailles est une chose qui me remplit à la fois d’étonnement, d’enthousiasme, d’humilité, d’orgueil. Pouvoir dire non à la finalité biologique de notre mort qui est tellement imminente pour tous que, dit Montaigne, « le nouveau-né est assez vieux pour mourir ». D’accord, mais avec le futur du verbe, on peut se projeter à travers des millions d’années, on peut imaginer les galaxies qui seront dans une certaine position exacte et précise dans deux cents millions d’années. On peut en parler rationnellement. C’est le grand défi à la mort que le futur du verbe. Si nous ne pouvions rêver (et rêver est une forme de futurité aussi)il n’y aurait vraiment que la clôture de la brièveté et de la médiocrité de nos petites vies personnelles. Il est fantastique que nous soyons un animal qui ait des grammaires de futurité, qui ait, comme dit Eluard, Le Dur Désir de durer, et qui ait le moyen de l’exprimer. »

GS (sur le bienfait de la lenteur dans l’éducation) : « De la patience, de l’hésitation, de la lenteur. Ecoutez, c’est Pascal qui, comme toujours,, a tout dit : « Si on arrive à être assis dans une chaise, silencieusement, seul dans une chambre, on a eu une très grande éducation. » Et c’est très difficile. Ecrivez sur le tableau la parole de Martin Heidegger : « Si vous voulez des réponses, faites des sciences. Si vous voulez des questions, lisez la poésie ». Ca aide beaucoup parce que ça aussi, c’est une maxime de la patience.

GS (sur l’école aux Etats-unis) : « Là, nous avons énormément à apprendre des Etats-Unis, à qui l’on fait toujours, et avec justice, la critique d’une vulgarisation des études secondaires. Notez bien que l’école américaine dit à chaque enfant : « Tu vas dépasser tes parents ». C’est le credo même de ce progressisme, de ce méliorisme, c’est le mot technique, politique. Tocqueville l’avait déjà vu. C’est la nation, c’est la philosophie qui dit : « Tu ne dois pas avoir honte de vouloir faire mieux que tes parents ». En Angleterre, nous souffrons encore d’un système  de classe où les parents disent  : « Non, tu ne vas pas me dépasser, car dans ce cas là, tu quittes la solidarité politique et idéologique de ta classe ». Ca, croyez-moi, c’est le vandalisme de l’âme.

CL (sur l’inégalité à l’école et les programmes) : « Quand on voit que l’école reconduit et durcit les clivages sociaux avec des filières de relégation pour les uns, des filières d’excellence pour les autres, on s’aperçoit que ce système ouvert est en fait totalement fermé et qu’il ne parvient qu’à une chose, naturaliser des inégalités sociales. (…) La question sociale reste l’un des défis de l’école d’aujourdhui et aussi l’un de ses chantiers les plus difficiles. Enseignant en Seine Saint Denis, je sais qu’un élève qui grandit dans un quartier défavorisé aura beaucoup de mal à s’en sortir. ON a l’impression que le système est construit un peu contre lui. Quand je me penche sur les programmes déments que je dois enseigner à mes élèves de seconde, je repense à ma situation de lycéenne. J’étais au lycée il n’y a pas si longtemps que ça, et je n’ai pas souvenir que l’on ait placé la barre aussi haut. J’enseigne à mes élèves des notions qui étaient celles que je voyais lorsque je passais les concours ! Observez la table des matières d’un manuel scolaire ! Ce n’est pas possible… Il y a un trop grand décalage entre ce type de grilles savantes et leurs capacités à s’exprimer et à formuler correctement leurs idées. Lorsque je pose des questions à mes élèves, ils me répondent par monosyllabes. (…) Il y a dans cet écart entre la réalité sociale et le contenu des programmes quelque chose de très incohérent. Ecrire un livre, s’approprier physiquement la littérature peut rendre l’aventure scolaire un peu moins absurde, sans que l’on ait renoncé pour autant à l’excellence« .

GS (sur le langage et les êtres anti-verbaux) : « D’autre part, on pourrait se dire : pourquoi ne pas permettre à l’enfant, à l’élève ou au candidat de soumettre un dessin, une composition musicale, l’esquisse d’une chorégraphie. Pourquoi toujours le langage ? Ce n’est pas du tout évident. Il y a des êtres d’une puissance de création profonde dans leur sensibilité qui sont anti-verbaux, pour lesquels le mot pose un grand problème et la syntaxe est une entrave.

« Montrer pourquoi il faut respecter les règles »

Dans le lycée dans lequel j’enseigne cette année, j’ai découvert récemment qu’on donnait comme sujet de dissertation aux élèves collés : « Montrer pourquoi il faut respecter les règles ». Quand j’ai raconté l’anecdote à un ami, il a très justement commenté : « C’est sûr que comme ça, ils ne vont pas créer des anars… » Eh non justement, c’est même tout l’inverse : l’enseignement c’est aussi une sorte de conformité dans laquelle il faut faire entrer les élèves pour qu’ils réussissent (et donc qu’ils s’intègrent à la société sans risquer de questionner ses fondements et/ou de les ébranler).

Que ce soit clair : Certes j’enrage devant les critiques et les analyses au sujet de l’enseignement faites par les médias. Des papiers qui ne font pas avancer le débat ; pire, qui sont une parfaite illustration de ce qu’est la désinformation. Ils sont accrocheurs mais sans fond, sans intérêt ; et cela la quasi-totalité du temps. Mais j’aime l’école républicaine qui m’a construite et je ne crois pas que le système éducatif soit une catastrophe. Je pense même qu’il est bon sans omettre qu’il faudrait le faire beaucoup évoluer.

La preuve ce sujet de dissertation pour les élèves collés : « Montrer pourquoi il faut respecter les règles ». Le sujet, si l’on connaît le principe du plan dialectique qui doit toujours remettre en cause l’assertion initiale, est intéressant. Intéressant, dialectiquement parlant : thèse, antithèse, synthèse. Malheureusement, les élèves n’ont pas tous la maîtrise de ce plan de pensée là. La plupart avalent sans rien remettre en question ce qu’on leur demande d’ingérer. Alors un sujet de colle ! Donné par la proviseure adjointe en plus ! Impossible de ne pas être d’accord. Au moins pour éviter de se reprendre une nouvelle heure de colle. Et la liberté de réfléchir et de pensée des élèves s’arrête là…

Je ne vois pour l’instant pas comment s’y prendre pour faire évoluer l’école sans perdre en résultats. Je veux dire comment la changer sans perdre tout ce qui est positif et nécessaire. Il y a cependant des projets expérimentaux qui germent depuis les années 80.

Les plus importants sont, dans le public :

–  Le LAP (Lycée autogéré de Paris). (Un projet similaire se met doucement en place à Lyon, on en reparlera…)

– La pédagogie Freinet (que l’éducation nationale a « validé » à travers l’ICEM, une association qui travaille avec l’EN au développement de la méthode Freinet). Il existe une dizaine d’écoles publiques en France qui n’utilisent que la pédagogie Freinet !

Dans le privé :

– Les écoles Montessori

– Les écoles Waldorf (Pédagogie Steiner).

J’irais bien voir de plus près ce que disent toutes ces expérimentations. Mais il faudra alors plonger dans le grand débat conflictuel entre les Anciens et les Modernes, les réac de l’éducation nationale et les adeptes des nouvelles pédagogies. Ces deux clans là peuvent bien s’entre-tuer dans les débats médiatiques, j’ai l’intuition qu’il y a du bon et du mauvais dans les deux camps, et que mixer leurs idées donneraient une école… tellement intéressante, voire exemplaire.

Un article du Monde de l’éducation qui résume la « querelle ».  Pour lire ce PDF tranquillement, cliquez ici.

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 Pour lire ce PDF tranquillement, cliquez ici.