« Anne F. » de Hafid Aggoune, roman autour d’Anne Frank

Anne Frank peut-elle réconcilier un homme désespéré avec son époque ? Après un attentat commis par l’un de ses élèves, qui réveille les plus sombres heures de la vieille Europe, un professeur est au bord de l’effondrement. Rongé par la culpabilité, décidé à en finir, il redécouvre un soir le Journal d’Anne Frank ; bouleversé par son actualité et sa vivacité, il se met à écrire à sa « petite soeur juive » disparue à quinze ans à Bergen-Belsen. Entre ses lignes, la jeune fille vive et courageuse renaît, avec son désir d’écrire, sa volonté de devenir une femme indépendante et forte, et sa vision d’un monde meilleur. A travers cette invocation qui renouvelle notre regard sur ce symbole universel d’espoir qu’incarne Anne Frank, ce roman poignant interroge notre présent, invite à la réflexion et ravive le courage de résister.

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Le lecture de ce roman reçu en service presse m’a permis de découvrir l’écriture d’Hafid Aggoune que je ne connaissais pas. L’approche de sa plume n’est pas difficile, au contraire assez fluide, elle n’en est pas moins ciselée et on se laisse facilement porter par ses mots.

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Anima, roman chef d’oeuvre de Wajdi Mouawad

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Je vous ai déjà parlé de Wajdi Mouawad. J’ai parlé de lui comme metteur en scène incroyable de Sophocle, puis comme dramaturge hors du commun en évoquant sur ce blog sa tétralogie théâtrale Le Sang des promesses. Je pensais en avoir fini avec son génie et voilà que je lis Anima, l’un de ses trois romans (Mouawad est moins prolifique dans l’écriture romanesque que théâtrale). Je ne saurais être suffisamment dithyrambique pour vous inciter à le lire.Usons plutôt de l’injonction : LISEZ ANIMA ! Vraiment. Il fera sans aucun doute partie des livres qui traversent les siècles, si prochains siècles il y a.

Voici ce que dit la quatrième de couverture, qui peut-être vous mettra l’eau à la bouche : 

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Soumission de Houellebecq : distrayant, intéressant et caricatural

J’ai attendu un peu que la déferlante médiatique ne retombe avant de m’attaquer aux 300 pages que forment Soumission, le dernier Houellebecq. Je l’ai fini et j’ai beaucoup de choses à en dire, ce qui en fait sans doute un livre intéressant : il ne laisse de toute façon pas indifférent. Cependant, de là à en parler, comme certains critiques l’ont fait, comme d’un « suicide littéraire », je reste bouche bée. Enfin, oui, les affabulations (c’est Houellebecq lui-même qui utilise ce mot) de l’auteur sont faites sur un terrain ambigu, voire glissant, mais Houellebecq est bien pensant même en plein milieu de sa fable politique et morale : il ne manque de respect à personne, sauf peut-être aux femmes, nous y reviendrons plus bas.

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Soumission, c’est donc l’histoire d’un universitaire quadragénaire, professeur adulée de  ses étudiantes  (le terme est quasiment toujours utilisé au féminin !) et de ses pairs, spécialiste de Huysmans, anti-humaniste, célibataire (bien que la figure de Myriam, femme avec qui il couche de temps à autre, le marque suffisamment pour exister tout le long du livre), fumeur et buveur invétéré, amusé par la comédie humaine, ce qui semble plus ou moins le tenir en vie. Personnage dont on ne peut s’empêcher de penser : « Hormis la carrière universitaire, on dirait quand même un peu Houellebecq : amoureux de Huysmans (il en parle si bien dans ce roman qu’on en ressort avec l’envie puissante de lire ou relire Huysmans), anti-humaniste, grand fumeur, etc ».

Huysmans n’est pas choisi au hasard, Huysmans est le converti littéraire, l’écrivain qui n’avait pas d’autres choix que de choisir entre le suicide ou la relegion, c’est Barbey d’Aurevilly qui l’avait prédit en écrivain à Baudelaire que Huysmans aurait un jour à choisir « entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix ». Huysmans se convertit au catholicisme, François, le personnage principal de Soumission à l’Islam. Ce n’est pas un « spoiler » que de le dire, c’est presque plus intéressant de commencer le livre en le sachant : ce presque nihiliste, comment va-t-il arriver jusqu’à la conversion ? Je vais tenter de ne pas le révéler ici même si j’en crève d’envie. Ce que je peux dire cependant, c’est que, pour avoir parlé de ce livre avec des gens qui ne l’avait pas lu, j’ai été amusée d’observer les grimaces qui se dessinaient sur leurs visages à sa seule évocation. Soumission, merci encore une fois aux médias, n’est nauséabond que pour ceux qui ne l’ont pas lu. Pour les autres, il est une fable politique et morale mais dont l’intérêt se trouve davantage dans le personnage de l’universitaire que dans ce tournant politique si impressionnant : le parti musulman prend le pouvoir en France. A tel point d’ailleurs que la fable politique devient presque risible quand Houellebecq se met à aborder le sujet des femmes. Celles-ci n’existent plus qu’en tant que femmes soumises, sans profession sinon celle de faire à manger à leur mari ou bien de les satisfaire sexuellement, selon l’âge et le physique de chacune. Franchement…. J’ai trouvé le sujet si mal traité (c’est celui qui a le plus agité les médias pourtant) que j’ai fini par en rire, en pleine lecture. Pour tout avouer, j’ai trouvé qu’était en jeu ici, plutôt qu’une évolution dangereuse du statut de la femme, un fantasme profond et intense de Houellebecq. Et je le répète, si grossièrement amené qu’on en vient à rire. Pour le reste ? Finalement, il ne détaille que très peu les changements politiques ou sociaux. On découvre un nouveau fonctionnement universitaire alors que la Sorbonne est gérée par les pays du Golf. On apprend que l’éducation nationale disparaît au profit d’un enseignement privé, ce qui permet d’augmenter les allocations familiales (mais seulement pour les familles dont la femme arrête intégralement de travailler). Ainsi, l’argent de l’éducation nationale ré-exploitée et les femmes rentrées au foyer, le taux de chômage est quasi nul, ce qui entraîne la baisse quasi complète de la délinquance. Comme quoi, avec Houellebecq, entre le parti musulman fictif et les adeptes de Zemmour, il n’y a qu’un pas… Seule différence, avec le parti musulman au pouvoir, les femmes ne font pas que réintégrer le foyer, elles deviennent totalement soumise, se cachent et se taisent et acceptent sans sourciller la polygamie. Et c’est là dessus que l’auteur insiste, jusqu’à la caricature, jusqu’à la sensation d’un sublime fantasme avoué à travers la fiction.

Par ailleurs, le roman est inégal. Les 150 premières pages font réfléchir, proposent idées et questionnements variés, elles ouvrent l’horizon du lecteur. Les 50 dernières pages sont, elles, captivantes de par cette caricature qui gonfle au fur et à mesure des pages et cette conversion du personnage principal. Au milieu, cent pages un peu bâtardes, qui ne servent à pas grand chose et où l’on s’ennuie un peu. Comme par ailleurs l’écriture de Houellebecq, si elle est toujours élevée et juste, n’est ici pas très imagée, pas très poétique, ces pages centrales n’ont pas grand intérêt. Quoi qu’il en soit, je ne crois pas, n’en déplaise à certains critiques, peut-être à Houellebecq lui-même, je ne crois pas que Soumission soit une « Cassandre » politique. Une Cassandre s’entend ici dans le sens mythologique : Apollon tombé amoureux de Cassandre lui accorde le don de prophétie mais comme Cassandre se refuse ensuite au Dieu, celui-ci décide qu’elle ne pourra plus jamais être crue par qui que ce soit. Elle prédit ainsi successivement l’enlèvement d’Hélène par Pâris, puis le déclenchement de la guerre de Troie, elle avertit ses compatriotes troyens du subterfuge grec (le cheval de Troie) mais finit assassinée par Clytemnestre, non sans avoir prévu son meurtre, ainsi que celui d’Agamemnon, qui avait refusé de la croire… En somme Cassandre offrait l’exemple de prédictions pessimistes constamment réalisées…

Et pour donner l’eau à la bouche, quelques citations …

* Sur A Rebours de Huysmans : « Un livre d’une originalité aussi puissante, qui demeure inouï dans la littérature universelle ». 

* Sur l’alternance démocratique en France : « Un candidat de centre-gauche était élu, pour un ou deux mandats selon son charisme individuel, d’obscures raisons lui interdisant d’en accomplir un troisième ; puis la population se lassait de ce candidat et plus généralement du centre-gauche, on observait un phénomène d’alternance démocratique, et les électeurs portaient au pouvoir un candidat de centre-droit, lui aussi pour un ou deux mandats. Curieusement, les pays occidentaux étaient très fiers de ce système électif qui n’était pourtant guère plus que le partage du pouvoir entre deux gangs rivaux (…). 

*  Sur les préjugés : Myriam à François :  » « En théorie tu es un macho, il n’y a aucun doute. Mais tu as des goûts littéraires raffinés : Mallarmé, Huysmans, c’est sûr que ça t’éloigne du macho de base. J’ajoute à ça une sensibilité féminine, anormale, pour les tissus d’ameublement. Par contre, tu t’habilles toujours comme un plouc. Un personnage de macho grunge, ça pourrait avoir une certaine crédibilité ; mais tu n’aimes pas ZZ Top, tu as toujours préféré Nick Drake. Bref, tu es une personnalité paradoxale. »

Je me resservis du bourbon avant de lui répondre. L’agression dissimule souvent un désir de séduction, je l’avasi lu chez Boris Cyrulnik, et Boris Cyrulnik c’est du lourd, un type à qui on ne la fait pas, au niveau psycho, un mec à la cool, un Konrad Lorenz des humains en quelque sorte. D’ailleurs, elle avait légèrement écarté les cuisses en attendant ma réponse, c’était le langage du corps ça, on était dans le réél. « ‘Il n’y a aucun paradoxe là-dedans, c’est juste que tu emploies la psychologie des magazines féminins, qui n’est qu’une typologie de consommateurs : le bobo éco-responsable, la bourgeoise show-off, la clubbeuse gay-friendly, le satanic geek, le techno-zen, enfin ils en inventent des nouveaux chaque semaine. Je ne corresponds pas immédiatement à un profil de consommateur répertorié, c’est tout ». « 

* Sur le fin de l’humanisme : « Pour résumer leurs thèses (celles des identitaires NDLR), la transcendance est un avantage sélectif : les couples qui se reconnaissent dans une des trois religions du Livre, chez lesquels les valeurs patriarcales se sont maintenues, ont davantage d’enfants que les couples athées ou agnostiques ; les femmes y sont moins éduquées, l’hédonisme et l’individualisme moins prégnants. La transcendance est par ailleurs, dans une large mesure, un caractère génétiquement transmissible : les conversions, ou le rejet des valeurs familiales, n’ont qu’une importance marginale ; les gens restent fidèles, dans l’immense majorité des cas, au système métaphysique dans lequel ils ont été élevés. L’humanisme athée, sur lequel repose le « vivre ensemble » laïc est donc condamné à brève échéance, le pourcentage de la population monothéiste est appelé à augmenter rapidement, et c’est en particulier le cas de la population musulmane – sans même tenir compte de l’immigration. Pour les identitaires européens, il est admis d’emblée qu’entre les musulmans et le reste de la population doit nécessairement, tôt ou tard, éclater une guerre civile.

D’autres citations, sur les religions, Nietzsche et la conversion valent le détour… mais il faudra alors arriver à la toute fin du roman.

Le Serrurier volant de Tonino Benacquista

Marc est un gars qui a une histoire, de ces histoires qu’on ne raconte pas volontiers. Pour le dire autrement, Marc est un gars plus fermé qu’une serrure inviolable. Pour se relever – parce qu’il faut bien se remettre sur pied quand on survit à une catastrophe – il choisit de devenir serrurier. Ce nouveau métier lui donne l’occasion d’ouvrir pas mal de portes et de découvrir, par ce biais, les petites misères de ses congénères. Un jour, un client lui fait une drôle de demande qui va le faire renouer avec ce passé qu’il ne parvient pas à oublier.
Aux commandes de ce roman noir, illustré, deux maîtres : Benacquista pour le scénario et Tardi pour le dessin.

Fan du second, j’ai découvert le premier avec beaucoup de plaisir. Plume acérée dont le rythme m’a parlé dès les premières pages, narration étonnante, personnage à la psychologie  fine : on plonge dans le court roman de Benacquista et on en ressort 2 heures plus tard avec la sensation d’avoir passé un vrai bon moment.

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Ici, les illustrations sont une vraie valeur ajoutée à l’écriture. Les unes se lient aux autres et participent du suspense : la complicité entre l’auteur et l’illustrateur est palpable entre les pages, les mots de l’un, les dessins sépias de l’autre.

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Si ce livre de Benacquista n’est qu’un amuse-gueule, Malavita est paraît-il son chef d’oeuvre. A noter sur la liste des livres à lire donc…

En finir avec Eddy Bellegueule, premier roman d’Edouard Louis

Si l’on choisit la team Proust et que l’on oublie Sainte-Beuve, si l’on ne parle donc que du roman, de la fiction, En finir avec Eddy Bellegueule est un livre qui vaut qu’on s’y attarde. On y raconte l’histoire d’un jeune homme homosexuel forcé de se construire dans un milieu populaire et ouvrier du nord de la France. Subissant la violence physique de ses camarades à l’école, la violence morale de sa famille et de ses proches le reste du temps, Eddy Bellegueule se sent et se sait différent, sexuellement évidemment mais socialement également. Il veut s’élever. Il choisira l’ascenseur social qu’est encore souvent l’école pour y parvenir. Ce livre raconte le combat de ce petit garçon, son parcours chaotique, de la petite enfance jusqu’à son arrivée dans un lycée de grande ville grâce au choix d’une option théâtre salvatrice mais où il découvre encore que rien n’est gagné…

Il s’agit du premier roman d’Edouard Louis, actuellement élève à l’ENA à Paris, loin de ce milieu picard qu’il dépeint sans tendresse, milieu d’alcooliques, de chômeurs, d’ignares violents, racistes et homophobes. L’écriture est fluide, le lecteur désire très vite savoir si le personnage principal parviendra à s’extirper de cette famille bancale, la description du milieu social interpelle mais elle est chirurgicale : pas d’émotions de la part du narrateur dont on ne sait finalement pas grand chose hormis qu’il prend des coups parce qu’il est homo. Cette froideur, ce mépris distant agacent le lecteur qui voudrait percer la carapace de ce personnage très « nouveau roman ». S’il s’agit d’une sorte de roman d’apprentissage, alors le narrateur est bien trop glacial. L’auteur lui refuse toute psychologie à la faveur de la fresque sociale.

Et c’est bien cette fresque sociale qui a fait parler de ce livre. Il est en effet difficile d’être tombé sur ce roman par hasard sans avoir eu vent de la polémique sainte-beuvienne qui a suivi sa parution : l’auteur, Edouard Louis, affirme et assume le côté « autobiographique » de son roman et c’est la catastrophe. Les journalistes courent interviewer la famille qui se dit démolit par la lecture du livre, qui « ne comprend pas », et voilà qu’on sort de la littérature pour entrer dans le témoignage.

C’est vrai qu’il y a de nombreuses scènes fortes, frappantes, voire choquantes dans le roman. Certaines où le lecteur souffre avec le personnage principal (lorsque ses petits camarades de classe lui demandent de lécher les mollards qu’ils viennent de lui cracher au visage par exemple), d’autres où le lecteur comprend le désarroi des parents (quand la mère découvre la pratique régulière de la sodomie, comme un jeu, entre les enfants), d’autres enfin où le lecteur, connaissant le caractère autobiographique du livre, est choqué par la violence du jugement que l’auteur porte à ses parents. Il existe en effet plusieurs scènes où l’amour des parents pour le jeune garçon transparaît, où il apparaît parfois avec force, mais la réaction du jeune homme est alors toujours le mépris, voire la révulsion. Je pense notamment à cette scène où le père verbalise son amour en lui disant ces mots, je t’aime, que le fils rejette en bloc, expliquant le dégoût pour son père ressenti alors. En raison de la polémique, le lecteur ne peut s’empêcher de mélanger auteur, narrateur, personnage et le livre perd de sa force. S’il y a écrit « roman » sur la couverture, comme c’est le cas ici, alors tout devrait être dit.

Avis rapide : Roman fluide, aux thèmes zolaesques, qui se lit avec intérêt, notamment pour la description du milieu social ouvrier et pour le destin de ce jeune garçon homosexuel ; mais roman qui manque de nuances et donc de force, notamment parce que la psychologie du personnage principal a peu de profondeur. Sorte de roman d’apprentissage. Autofiction. Auteur âgé de 21 ans. Sélection prix Goncourt du premier roman 2014. Démarche autobiographique et sociologique intéressante.

Edouard Louis

Edouard Louis

Quatrième de couv’ : « Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année. Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici ». En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.