Dom Juan ou Le festin de pierre, Molière

On nous parle tant de Molière tout le long de notre scolarité, on avale tellement de ses pièces de la sixième à la terminale, qu’on a tendance, devenus grands, à ne plus jamais replonger le nez dans ses oeuvres. C’est bête. D’autant que ses comédies se lisent comme on avalerait un petit pain au chocolat le matin, vite et avec plaisir, et qu’elles sont toutes, ou presque, de vrais délices de bons mots, de quiproquos, de sarcasmes cachés derrière le comique qui à lui tout seul est déjà un bijou.

J’ai donc lu (pour la première fois, honte à moi) Dom Juan ou Le festin de pierre, de Molière. Pas sa plus grande comédie, loin de là, mais une pièce à histoire, dans le sens où  sa création et sa réception suffiraient à écrire un livre.

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Voici donc, avant de vous parler du pourquoi et du comment Molière écrit Dom Juan, et comment cette pièce lui survit, le synopsis du livre : 

Personnages:

DOM JUAN, fils de Dom Louis.
SGANARELLE, valet de Dom Juan.
ELVIRE, femme de Dom Juan.
GUSMAN, écuyer d’Elvire.
DOM CARLOS, DOM ALONSE, frères d’Elvire.
DOM LOUIS, père de Dom Juan.
FRANCISQUE.
CHARLOTTE, MATHURINE, paysannes.
PIERROT, paysan.
LA STATUE du Commandeur.
LA VIOLETTE, RAGOTIN, laquais de Dom Juan.
M. DIMANCHE, marchand.
LA RAMÉE, spadassin.
SUITE de Dom Juan.
SUITE de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères.
UN SPECTRE.

La scène est en Sicile.

Acte I :
Sganarelle présente Dom Juan à Gusman, serviteur de Done Elvire, que le Héros a épousée et quittée. Dom Juan prône les plaisirs de l’inconstance amoureuse ; il a décidé d’enlever une jeune fiancée. Il traite avec désinvolture et sadisme Done Elvire, qui le menace de la vengeance céleste.

Acte II :
Un paysan, Pierrot, raconte à sa promise comment il a sauvé des eaux un gentilhomme et son valet (il s’agit de Dom Juan et de Sganarelle). Dom Juan aperçoit Charlotte, et lui fait aussitôt la cour, en présence de Sganarelle. Pierrot est mal reçu de Charlotte, et malmené par le héros qu’il a sauvé. Mathurine paraît, et le grand seigneur fait simultanément la cour aux deux paysannes. Douze hommes recherchent Dom Juan, qui s’enfuit en échangeant ses vêtements avec Sganarelle.

Acte III :
Sganarelle (habillé en médecin) et Dom Juan (habillé en valet) discutent de leurs croyances, et le valet reproche son impiété à son maître. Ils rencontrent un pauvre que le libertin entreprend en vain de faire blasphémer. Dom Juan secourt un inconnu attaqué par des voleurs. C’est Dom Carlos, l’un des frères d’Elvire qui n’a jamais vu Dom Juan. Dom Alsonse, l’autre frère d’Elvire paraît, reconnaît Dom Juan et veut le tuer, mais Dom Carlos s’y oppose au nom de l’honneur. Dom Juan aperçoit le tombeau d’un commandeur qu’il a tué autrefois ; il y entre, invite par bravade la statue à diner, qui accepte d’un mouvement de la tête.

Acte IV :
Dom Juan refuse de croire au prodige (la statue a bougé) et interdit à Sganarelle d’en reparler. Un laquais annonce la visite d’un créancier, que Dom Juan se propose de berner. Dom Juan se joue de M. Dimanche, qu’il éconduit habilement. Sganarelle, lui même débiteur, singe son maître. Entre le vieux Dom Louis, père du héros, mais celui-ci raille insolemment son propos moralisateur. Dom Juan souhaite la mort de son père et, par lâcheté, Sganarelle approuve son irritation. Done Elvire, métamorphosée et revenue vers dieu, implore Dom Juan de sauver son âme. Dom Juan a éprouvé du désir en revoyant Done Elvire. Jeu de scéne farcesque autour du repas de sganarelle. Dom Juan va dîner quand la statue du commandeur survient et l’invite à son tour : le héros accepte par défi.

Acte V :
Dom Juan joue la comédie de la conversion et feint le repentir devant son père. Le héros baisse le masque et fait l’apologie de l’hypocrisie religieuse devant un Sganarelle scandalisé. Dom Carlos vient réclamer réparation, mais le héros refuse, au nom du ciel, de lui donner satisfaction. Sganarelle met vainement son maître en garde. Dom Juan néglige un dernier avertissement du ciel sous la forme d’un spectre. La statue tend la main du héros qui est foudroyé et entraîné aux enfers.

Toujours là ? Voici enfin l’histoire de cette pièce.

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Lorsqu’elle est jouée pour la première fois en 1665, elle portait alors le titre Le Festin de pierre, mais Molière n’ayant pas publié la pièce de son vivant, le titre a été changé en 1682 lors de sa première édition pour la distinguer de celle de Thomas Corneille (le frère de Pierre), version versifiée et édulcorée qui était depuis 1677 à l’affiche du Théâtre Guénégaud et qui avait conservé le titre primitif du Festin de Pierre. 

La rédaction de Dom Juan intervient après le scandale du Tartuffe que le roi interdit après l’avoir applaudi. Le misanthrope est en chantier, la troupe a besoin d’argent et Molière décide donc d’écrire rapidement une petite pièce en prose sur un sujet à la mode.

Car Molière n’a pas inventé le personnage de libertin qu’est Dom Juan : il existait bien avant lui. Ce thème trouve son origine en Espagne dans une pièce de Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla. La pièce passée en Italie a inspiré la commedia dell’arte sous le titre de El Convitato di Pietra.  Elle est reprise en 1658 par Dorimon sous le titre Le Festin de Pierre ou le fils criminel, puis par Villiers en 1659 : Le Festin de Pierre. 

Pour expliquer le choix de ce sujet peu dans la manière de Molière et les raisons pour lesquelles il a donné lieu à une comédie à grand spectacle, les historiens du théâtre ont récemment fait observer que si Molière et ses compagnons, qui avaient besoin d’un succès du fait de l’interdiction du Tartuffe, ont songé à donner leur propre version du sujet très populaire du Festin de Pierre (Convitato di pietra) que les Italiens (qui jouaient quatre jours par semaine dans la même salle du Palais-Royal) reprenaient presque chaque année à l’occasion du Carnaval, c’est que ces mêmes comédiens italiens étaient retournés depuis l’été de 1664 en Italie et que la voie était libre au Palais-Royal pour un Festin de Pierre dû à la plume de Molière. La troupe consentit à des dépenses importantes pour offrir à son public une pièce à grand spectacle avec machines et surtout décors magnifiques agrémentés de six changements à vue.

En présentant un libertin foudroyé par la vengeance divine, Molière espère donc convaincre les spectateurs et les autorités de la moralité de ses intentions.

Malgré la très bonne réception du public, certains accusèrent pourtant Molière d’avoir « fait monter l’athéisme sur le théâtre ». La pièce n’est jouée que quelques mois puis disparaît dans les cartons de Molière. Au mois de février 1677, quatre ans après la mort de Molière, le théâtre de l’Hôtel Guénégaud (issu de la fusion de l’ancienne troupe de Molière et de la troupe du Théâtre du marais ), mit à l’affiche — sous le nom de Molière — une version versifiée et édulcorée de la pièce, due à la plume de Thomas Corneille. Le texte d’origine ne sera plus joué avant 1841, un siècle et demi plus tard.

Au XIXe siècle, redécouverte, la pièce ne suscita pas un grand enthousiasme. Musset trouve Dom Juan insuffisamment sombre et romantique, Stendhal le voit comme un homme de cour futile. Il faut attendre les mises en scène du XXe siècle pour faire redécouvrir au public cette pièce et la promouvoir, paradoxalement, comme l’une des plus importantes de Molière.