L’école n’est qu’un produit culturel…

Récemment, un cours sur l’anthropologie de l’éducation m’a fait m’interroger différemment sur l’école. L’universitaire qui était chargé de ce cours nous expliquait en effet que toutes les institutions sociales ne sont que des produits culturels. La séparation entre l’école et l’église est, par exemple, un produit culturel. Ainsi, une institution telle que l’école n’est pas interprétable hors de son état culturel. Les éléments ne prennent sens que dans le contexte qui les porte. Prenez les îles Marquises par exemple. Là-bas, les enfants n’ont aucune notion de passé ni de futur : seul le présent existe, seul le présent compte. Envisager de réaliser un « projet » à l’école avec eux n’a aucun sens s’il dépasse le temps horaire entre le lever et le coucher du soleil.

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Le corps, comme le reste, est lui aussi sous contraintes culturelles. Et comme le reste, cela modèle la société et les rapports humains. L’humain est un être d’irrationnel et de croyance. L’humain est incapable de faire face à sa propre condition : il lui faut des protections. L’école est une construction. Construction politique et sociale.

De 1880 à 1940, l’école est une institution conquérante, sûre d’elle-même et aux orientations fondamentalement « politiques ». Avec la loi Guizot de 1881 qui instaure la gratuité et le côté obligatoire de l’école, l’instruction a énormément progressé en France. L’idée de l’Etat était d’écarter l’Eglise qui avait alors la main-mise sur toute l’école et qui prônait la « Sainte Ignorance ». Avec cette loi, les catholiques perdent leur emprise sur l’instruction.

Mais pourquoi rendre l’école obligatoire ? Les enfants servent jusqu’alors de main d’oeuvre. L’Etat a-t-il agit par altruisme? Non, l’Etat a encore une fois agit par intérêt politique. L’adversaire principal du pouvoir est la droite catholique. Le parti au pouvoir pense donc qu’en émancipant les populations par le savoir, Dieu sera relégué au second choix dans les urnes.

L’autre raison est le traumatisme de la défaite de 70 face à la Prusse, par défaut d’unité nationale et de patriotisme. « C’est l’instituteur prussien qui a gagné la guerre »disait-on alors. L’école a pour rôle de fonder la conscience nationale.

On développe l’idée de laïcité. La laïcité est expliquée comme étant « le peuple dans sa diversité ». La laïcité se veut universelle. L’idéologie universaliste a par ailleurs servi à justifier la colonisation… En effet, l’école républicaine va justifier l’entreprise coloniale au nom d’une référence de la philosophie positiviste qui est l’universalisme : « Science, progrès, raison » était le mot d’ordre et cette devise devait être reconnue par toute la planète parce qu’elle servait des valeurs émancipatrices pour tous et donc pour tous les peuples…

Tiens, d’ailleurs, Jules Ferry a cumulé plusieurs portefeuilles de ministre, ministre de l’éducation et… ministre des colonies ! Eh oui !

A l’époque, aucune remise en question. Victor Hugo écrivait : « Le peuple éclairé apporte la lumière à celui qui est dans la nuit ». Charton disait : « La force de notre civilisation prouve notre droit à faire entrer les autres dans l’humanité »…

Les choses ont ensuite beaucoup évolué. Mais on oublie souvent que l’école est d’abord un produit culturel, depuis sa création jusqu’à aujourd’hui.

C’est cette vidéo qu’un copain a partagé sur facebook qui m’a donné l’idée de cet article. Un enfant y explique son rapport à l’école (vous pouvez tout regarder mais si seul le sujet sur l’école vous intéresse, le gamin en parle de la minute 5 à la fin, ça fait 3 petites minutes fascinantes) :  https://www.youtube.com/watch?v=aP2onqkHVIc

Une BD à lire : Chroniques de Jérusalem, de Delisle

On a acheté cette bande dessinée il y a déjà une bonne année, parce qu’on en avait entendu parler et qu’elle était en évidence sur le présentoir du libraire de notre quartier. Le binôme l’avait lue, mais pas moi. Puis la semaine dernière, comme j’avais envie de lire, mais pas un livre traditionnel, plutôt un truc « avec des images » comme disent les enfants, j’ai ressorti cette lourde bédé (près de 350 pages quand même). Cela s’est avéré être une très bonne idée.

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Je suis très facilement entrée dans l’histoire de Delisle qui raconte, tout simplement, sa vie avec sa famille à Jérusalem. Plus exactement, son unique année passée là-bas. La femme du bédéiste est coordinatrice chez MSF (Médecins Sans Frontières), elle est donc envoyée régulièrement en mission aux quatre coins de la planète. Guy Delisle a pour habitude de la suivre avec ses deux enfants, Louis et Alice. A l’étranger, il s’occupe du quotidien et se promène dans le pays pour « croquer » la vie de tous les jours, les coutumes, les paysages, les monuments, les traditions, les curiosités.

Au-delà de la trame de la BD (la vie quotidienne d’une famille d’expatriés) qui rend tout ça très ludique, très agréable (on est intéressés par l’adaptation d’une famille française dans un autre pays), qui fait souvent rire (Delisle sait raconter de courts moments de vie sur le ton de la dérision tout en montrant le choc des cultures), j’ai véritablement pris un cours d’histoire. Mais alors, un cours d’histoire sans jugement, sans a priori, sans BRUTALITé !

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A force de raconter son acclimatation et celle de sa famille, Delisle finit par dresser un tableau précis de ce qu’est Jérusalem (Un sacré bordel ! Un paradoxe sur pattes ! L’allégorie de l’absurdité des religions, toutes les religions !). Au fur et à mesure de la lecture, j’ai enfin compris les divisions de la ville, le principe et la géographie des colonies, le concept de certains quartiers à la fois juif, arabe et chrétien ; mais tout ça sans image de guerre, sans géopolitique compliquée, sans traitement médiatique alarmant, gerbant ou voyeuriste. Je me souviens avoir longuement révisé le conflit israélo-palestinien pour le bac sans parvenir totalement à comprendre ce qui se tramait là-bas, mais si j’avais eu cette bande dessinée sous la main, j’aurais VRAIMENT pu me faire une opinion et pu parler avec objectivité et pertinence de tout ça.

Evidemment, MSF, pour qui travaille la femme de Delisle s’occupe essentiellement des palestiniens et même si on sent sous le trait humaniste de l’auteur quelques partis pris, tout ça n’en reste pas moins très objectif, notamment parce que l’illustrateur dépeint ce qu’il voit sans trop commenter, sinon avec les mimiques de ses personnages.

BREF, il faut lire cette bande dessinée qui réussit le pari d’être à la fois légère et ludique (on a envie de l’ouvrir pour replonger dans une lecture facile qui détend) tout en étant véritablement pédagogique et instructive.

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Je vous fais cette chronique alors que j’en suis à la page 230 sur 330 et je vous quitte pour m’y replonger illico ! (et pardon pour les photos flous…)

Bonne lecture à vous !

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, éditions Shampooing, collection dirigée par Lewis Trondheim.

« Anne F. » de Hafid Aggoune, roman autour d’Anne Frank

Anne Frank peut-elle réconcilier un homme désespéré avec son époque ? Après un attentat commis par l’un de ses élèves, qui réveille les plus sombres heures de la vieille Europe, un professeur est au bord de l’effondrement. Rongé par la culpabilité, décidé à en finir, il redécouvre un soir le Journal d’Anne Frank ; bouleversé par son actualité et sa vivacité, il se met à écrire à sa « petite soeur juive » disparue à quinze ans à Bergen-Belsen. Entre ses lignes, la jeune fille vive et courageuse renaît, avec son désir d’écrire, sa volonté de devenir une femme indépendante et forte, et sa vision d’un monde meilleur. A travers cette invocation qui renouvelle notre regard sur ce symbole universel d’espoir qu’incarne Anne Frank, ce roman poignant interroge notre présent, invite à la réflexion et ravive le courage de résister.

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Le lecture de ce roman reçu en service presse m’a permis de découvrir l’écriture d’Hafid Aggoune que je ne connaissais pas. L’approche de sa plume n’est pas difficile, au contraire assez fluide, elle n’en est pas moins ciselée et on se laisse facilement porter par ses mots.

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Incendies de Wajdi Mouawad #leslivresàlireabsolument #théâtre

Longtemps que je ne m’étais pas pris une claque littéraire. Il a fallu attendre Wajdi Mouawad cette année pour que cela arrive de nouveau. Pourtant, Wajdi Mouawad, je le connaissais déjà. C’est lui qui m’a fait vivre cette expérience incroyable de rester assise 6 heures d’affilées dans une salle de théâtre, à Lyon, pour regarder son adaptation de Sophocle, son cycle des femmes : Antigone, Electre et Déjanire. Sublime metteur en scène donc, ça, c’était certain. Mais quel auteur aussi ! Il a fallu qu’une collègue m’explique travailler une des pièces de la tétralogie de Mouawad avec ses élèves pour que je me rappelle qu’il écrivait aussi, en plus de mettre en scène les classiques. Et puis une visite chez mon libraire, samedi, et Incendies, le deuxième volet de la tétralogie théâtrale de Wajdi Mouawad qui se retrouve sous mon nez, par hasard, sur une table. Je lis au dos que la tétralogie n’est pas narrative et qu’on peut donc entrer dedans sans passer obligatoirement par le volet 1. C’est alors parti pour le tome 2 : Incendies. Sublime, puissant, si étonnant pour du théâtre actuel. C’est aussi fort qu’une épopée classique mais avec une écriture actuelle et poétique. C’est du théâtre épique contemporain. C’est compliqué et simple aussi. Un classique à venir.

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Incendies est donc le deuxième volet, après Littoral, du cycle Le Sang des promesses du dramaturge et metteur en scène Wajdi Mouawad, né au Liban. Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture :

Lorsque le notaire Lebel fait aux jumeaux Jeanne et Simon Marwan la lecture du testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l’incertaine histoire de leur naissance : qui donc fut leur père, et par quelle odyssée ont-ils vu le jour loin du pays d’origine de leur mère ? En remettant à chacun une enveloppe, destinées l’une à ce père qu’ils croyaient mort et l’autre à leur frère dont ils ignoraient l’existence, il fait bouger les continents de leur douleur : dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l’irréparable. Mais le prix à payer pour que s’apaise l’âme tourmentée de Nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et de Simon.

Cette pièce est surprenante de part les thèmes abordés, si nombreux : la mémoire, l’identité, la guerre, la mythologie, l’histoire et l’Histoire mélangées…. Pour aller plus loin dans l’analyse, un lien vers une étude universitaire de l’épique contemporain dans cette pièce. Et pour les profs qui souhaiteraient travailler Incendies avec leurs élèves, une belle séquence de travail. 

Pour les cinéphiles, il est aussi possible de voir l’adaptation cinématographique datant de 2010 d’Incendies que je compte regarder bien vite :

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Quant à moi, je fonce chez mon libraire commander les trois autres volets de cette tétralogie théâtrale.

Beau-livre – Lyon 100% Vintage (mais ça marche aussi pour les autres grandes villes de France)

Ce n’est pas véritablement un livre qu’on lit, c’est plutôt un ouvrage dans lequel on se promène, où l’on pioche au gré de nos envies, des pages qui se tournent. Livre-objet, la version Lyon de la collection 100% Vintage s’avère un chouette cadeau à offrir pour découvrir ou redécouvrir cette ville, que l’on soit lyonnais ou simple touriste. Vous pensez justement connaître la capitale des Gaules dans ses moindres recoins ? Que nenni. On trouve dans ce beau-livre des détails amusants, insolites ou surprenants à chaque chapitre. D’où vient le gros caillou de la Croix-Rousse ? Pourquoi appelle-t-on ce quartier si chéri des lyonnais la Croix-Rousse ? Quel roi de France s’est marié à Saint-Jean ? Qui était la première mère lyonnaise à ouvrir un bouchon ? D’où vient le nom du parc de la Tête d’or ? Où jouait-on aux boules en 1900 à Lyon ? Les touristes aussi pourraient ainsi trouver leur bonheur en feuilletant ce livre qui est découpé en section, une pour chaque quartier de la ville et qui foisonne d’images de la Belle Epoque.

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C’est assez surprenant de redécouvrir sa ville, les quartiers qu’on aime, ceux où l’on travaille ou bien où l’on vit sous un angle historique. Ainsi, l’on découvre que des sortes de parcs pour chevaux étaient installés au bord de Saône : les pieds dans l’eau, les équidés pouvaient se désaltérer et y être pansés. De même, quelle surprise d’observer la fontaine aux chevaux de la place des Terreaux érigée à un tout autre endroit sur la place. Chaque image interpelle : on cherche à retrouver le lieu exact de sa prise de vue, on observe les gens vivre à l’époque, on décèle les différences majeures avec aujourd’hui.

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Pour ne rien gâcher, le graphisme de ce beau-livre qui s’approprie les codes du vintage pour raconter l’histoire autrement est soigné et frais ; signé par Inès Bourgois.

On peut aussi découvrir les autres titres de la collection, 18 à paraître en 2015, à travers les trois niveaux de lecture de chaque livre dans lesquels on peut picorer : des images du début du XXème siècle, un texte historique et des légendes anecdotiques. Marseille, Lille, la Provence, Bordeaux, le pays Basque, la Bretagne, Nantes sont déjà parus. La Bourgogne, la Normandie, l’Auvergne, le Havre, Dijon, Besançon, l’Alsace, le Nord-pas-de-Calais, Toulouse et la Haute-Savoie paraîtront à l’automne.

Lyon 100 % vintage à travers la carte postale ancienne,  HC Editions, 256 pages et 200 illustrations, 12€.

Dom Juan ou Le festin de pierre, Molière

On nous parle tant de Molière tout le long de notre scolarité, on avale tellement de ses pièces de la sixième à la terminale, qu’on a tendance, devenus grands, à ne plus jamais replonger le nez dans ses oeuvres. C’est bête. D’autant que ses comédies se lisent comme on avalerait un petit pain au chocolat le matin, vite et avec plaisir, et qu’elles sont toutes, ou presque, de vrais délices de bons mots, de quiproquos, de sarcasmes cachés derrière le comique qui à lui tout seul est déjà un bijou.

J’ai donc lu (pour la première fois, honte à moi) Dom Juan ou Le festin de pierre, de Molière. Pas sa plus grande comédie, loin de là, mais une pièce à histoire, dans le sens où  sa création et sa réception suffiraient à écrire un livre.

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Voici donc, avant de vous parler du pourquoi et du comment Molière écrit Dom Juan, et comment cette pièce lui survit, le synopsis du livre : 

Personnages:

DOM JUAN, fils de Dom Louis.
SGANARELLE, valet de Dom Juan.
ELVIRE, femme de Dom Juan.
GUSMAN, écuyer d’Elvire.
DOM CARLOS, DOM ALONSE, frères d’Elvire.
DOM LOUIS, père de Dom Juan.
FRANCISQUE.
CHARLOTTE, MATHURINE, paysannes.
PIERROT, paysan.
LA STATUE du Commandeur.
LA VIOLETTE, RAGOTIN, laquais de Dom Juan.
M. DIMANCHE, marchand.
LA RAMÉE, spadassin.
SUITE de Dom Juan.
SUITE de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères.
UN SPECTRE.

La scène est en Sicile.

Acte I :
Sganarelle présente Dom Juan à Gusman, serviteur de Done Elvire, que le Héros a épousée et quittée. Dom Juan prône les plaisirs de l’inconstance amoureuse ; il a décidé d’enlever une jeune fiancée. Il traite avec désinvolture et sadisme Done Elvire, qui le menace de la vengeance céleste.

Acte II :
Un paysan, Pierrot, raconte à sa promise comment il a sauvé des eaux un gentilhomme et son valet (il s’agit de Dom Juan et de Sganarelle). Dom Juan aperçoit Charlotte, et lui fait aussitôt la cour, en présence de Sganarelle. Pierrot est mal reçu de Charlotte, et malmené par le héros qu’il a sauvé. Mathurine paraît, et le grand seigneur fait simultanément la cour aux deux paysannes. Douze hommes recherchent Dom Juan, qui s’enfuit en échangeant ses vêtements avec Sganarelle.

Acte III :
Sganarelle (habillé en médecin) et Dom Juan (habillé en valet) discutent de leurs croyances, et le valet reproche son impiété à son maître. Ils rencontrent un pauvre que le libertin entreprend en vain de faire blasphémer. Dom Juan secourt un inconnu attaqué par des voleurs. C’est Dom Carlos, l’un des frères d’Elvire qui n’a jamais vu Dom Juan. Dom Alsonse, l’autre frère d’Elvire paraît, reconnaît Dom Juan et veut le tuer, mais Dom Carlos s’y oppose au nom de l’honneur. Dom Juan aperçoit le tombeau d’un commandeur qu’il a tué autrefois ; il y entre, invite par bravade la statue à diner, qui accepte d’un mouvement de la tête.

Acte IV :
Dom Juan refuse de croire au prodige (la statue a bougé) et interdit à Sganarelle d’en reparler. Un laquais annonce la visite d’un créancier, que Dom Juan se propose de berner. Dom Juan se joue de M. Dimanche, qu’il éconduit habilement. Sganarelle, lui même débiteur, singe son maître. Entre le vieux Dom Louis, père du héros, mais celui-ci raille insolemment son propos moralisateur. Dom Juan souhaite la mort de son père et, par lâcheté, Sganarelle approuve son irritation. Done Elvire, métamorphosée et revenue vers dieu, implore Dom Juan de sauver son âme. Dom Juan a éprouvé du désir en revoyant Done Elvire. Jeu de scéne farcesque autour du repas de sganarelle. Dom Juan va dîner quand la statue du commandeur survient et l’invite à son tour : le héros accepte par défi.

Acte V :
Dom Juan joue la comédie de la conversion et feint le repentir devant son père. Le héros baisse le masque et fait l’apologie de l’hypocrisie religieuse devant un Sganarelle scandalisé. Dom Carlos vient réclamer réparation, mais le héros refuse, au nom du ciel, de lui donner satisfaction. Sganarelle met vainement son maître en garde. Dom Juan néglige un dernier avertissement du ciel sous la forme d’un spectre. La statue tend la main du héros qui est foudroyé et entraîné aux enfers.

Toujours là ? Voici enfin l’histoire de cette pièce.

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Lorsqu’elle est jouée pour la première fois en 1665, elle portait alors le titre Le Festin de pierre, mais Molière n’ayant pas publié la pièce de son vivant, le titre a été changé en 1682 lors de sa première édition pour la distinguer de celle de Thomas Corneille (le frère de Pierre), version versifiée et édulcorée qui était depuis 1677 à l’affiche du Théâtre Guénégaud et qui avait conservé le titre primitif du Festin de Pierre. 

La rédaction de Dom Juan intervient après le scandale du Tartuffe que le roi interdit après l’avoir applaudi. Le misanthrope est en chantier, la troupe a besoin d’argent et Molière décide donc d’écrire rapidement une petite pièce en prose sur un sujet à la mode.

Car Molière n’a pas inventé le personnage de libertin qu’est Dom Juan : il existait bien avant lui. Ce thème trouve son origine en Espagne dans une pièce de Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla. La pièce passée en Italie a inspiré la commedia dell’arte sous le titre de El Convitato di Pietra.  Elle est reprise en 1658 par Dorimon sous le titre Le Festin de Pierre ou le fils criminel, puis par Villiers en 1659 : Le Festin de Pierre. 

Pour expliquer le choix de ce sujet peu dans la manière de Molière et les raisons pour lesquelles il a donné lieu à une comédie à grand spectacle, les historiens du théâtre ont récemment fait observer que si Molière et ses compagnons, qui avaient besoin d’un succès du fait de l’interdiction du Tartuffe, ont songé à donner leur propre version du sujet très populaire du Festin de Pierre (Convitato di pietra) que les Italiens (qui jouaient quatre jours par semaine dans la même salle du Palais-Royal) reprenaient presque chaque année à l’occasion du Carnaval, c’est que ces mêmes comédiens italiens étaient retournés depuis l’été de 1664 en Italie et que la voie était libre au Palais-Royal pour un Festin de Pierre dû à la plume de Molière. La troupe consentit à des dépenses importantes pour offrir à son public une pièce à grand spectacle avec machines et surtout décors magnifiques agrémentés de six changements à vue.

En présentant un libertin foudroyé par la vengeance divine, Molière espère donc convaincre les spectateurs et les autorités de la moralité de ses intentions.

Malgré la très bonne réception du public, certains accusèrent pourtant Molière d’avoir « fait monter l’athéisme sur le théâtre ». La pièce n’est jouée que quelques mois puis disparaît dans les cartons de Molière. Au mois de février 1677, quatre ans après la mort de Molière, le théâtre de l’Hôtel Guénégaud (issu de la fusion de l’ancienne troupe de Molière et de la troupe du Théâtre du marais ), mit à l’affiche — sous le nom de Molière — une version versifiée et édulcorée de la pièce, due à la plume de Thomas Corneille. Le texte d’origine ne sera plus joué avant 1841, un siècle et demi plus tard.

Au XIXe siècle, redécouverte, la pièce ne suscita pas un grand enthousiasme. Musset trouve Dom Juan insuffisamment sombre et romantique, Stendhal le voit comme un homme de cour futile. Il faut attendre les mises en scène du XXe siècle pour faire redécouvrir au public cette pièce et la promouvoir, paradoxalement, comme l’une des plus importantes de Molière.