Ecrire un recueil de poème ou une pièce de théâtre de A à Z avec des élèves

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Alors qu’elle était toute jeune professeure agrégée de lettres, Cécile Ladjali (qui a publié depuis de nombreux romans magnifiques tout en continuant d’enseigner) est parvenue à faire écrire à ses lycéens un recueil de poèmes, intitulé Murmures, qui a été publié, puis l’année suivante une pièce de théâtre, qui a été publiée également et jouée dans un théâtre parisien.

Dans un de ses livres, elle revient, à travers des remarques au compte goutte, sur la production du recueil de poèmes Murmures par des lycéens d’un établissement de la banlieue de la Seine-Saint-Denis. J’ai tenté de rassembler ses remarques pour obtenir une espère de guide, une sorte de mode d’emploi afin de reproduire l’exercice avec d’autres élèves.

1) FAIRE L’IMPOSSIBLE : C’est justement parce que c’était difficile et infaisable selon les élèves qu’on allait le faire. Je pense que le travail du professeur est de travailler contre, de confronter l’élève à l’altérité, à ce qui n’est pas lui, pour qu’ensuite il se comprenne mieux lui-même. 

2) LIRE : Chez eux, il n’y a pas de livres. Là résidait la première gageure. Certains jours, j’arrivais en classe avec des valises de livres. Je prêtais les miens, on s’attardait en bibliothèque, on a énormément lu pour, ensuite seulement, pouvoir écrire. Comment a-t-on lu ? J’ai donné à l’ensemble de la classe un corpus de texte général, autour des thèmes de la chute, de l’enfer, parce que c’était les thèmes de notre recueil, et ensuite un corpus de textes personnalisé, en fonction des goûts et des possibilités de chacun. 

3) RÉFLÉCHIR au THÈME : « Il s’agissait de lectures très classiques : les grands mythes, Dante, les textes de l’Antiquité où il est question de descente aux enfers. Certains ont filé la métaphore jusqu’à notre modernité. A ce stade, on a pensé à l’enfer concentrationnaire. On a tenté de se saisir de cette thématique philosophique très importante. 

4) ECRIRE et RÉÉCRIRE : « A observer la qualité littéraire, voire poétique du recueil, avec ses formes fixes très complexes, très maîtrisées, on pourrait se laisser aller à la candeur de croire qu’on a bénéficié d’une sorte de grâce… mais en fait, il n’y a pas de miracle. Nous avons tous énormément travaillé. Le premier jet est catastrophique. Le plus souvent, des écrins, des poncifs, des platitudes à pleurer. L’écriture de l’adolescent, quand il s’épanche un petit peu, est très décevante. La difficulté pour moi a été de le dire aux élèves sans les vexer. Donc il était question de s’imprégner des grands auteurs, des grands textes pour qu’ensuite, une fois cette matière première assimilée, la petite voix personnelle jaillisse de l’ensemble de ces lectures. 

5) LE CHOIX de la POÉSIE :  « La poésie a été pour moi l’occasion de les faire lire beaucoup, de travailler sur un genre très court où on allait pouvoir concentrer toutes les lectures et être  efficaces dans l’invention des images, dans l’emploi des métaphores. Je les ai fait lire, mais j’ai aussi été un despote. Pour qu’ils puissent écrire, ils avaient des consignes très précises. Il était question d’inventer une métaphore, de coller tel ou tel passage pour que le texte ait tout de même une substance. 

==> REMARQUES PRÉLIMINAIRES DE CECILE LADJALI QUI PEUVENT AIDER : 

° On travaille sur ces viviers mythologiques, bibliques, coraniques -ça dépend des élèves- qu’ils possèdent tous. Quand j’ai fait un sondage en début d’année, quand je leur ai dit qu’on allait travailler la chute, ils avaient tous une vague idée de ce qu’était la pomme d’Adam et Ève, de ce qu’était le serpent, etc. Je pense que c’est pour cette raison qu’il faut construire son enseignement sur la lecture des classiques car en fait, la bibliothèque universelle tient peut-être dans dix livres que les élèves ont, sans le savoir, dans leur besace.

° J’ai cherché à faire avec eux de l’écriture créative et, en même temps, à intégrer ma démarche dans cette nouvelle épreuve du baccalauréat : l’écrit d’invention. Inventer, créer, fonctionnent de concert avec les idées de règles et de rigueur. Je veux être très précise à ce sujet. Pour écrire un sonnet, il faut avoir fait l’inventaire des traits taxinomiques, stylistiques, qui incombent à tel ou tel grand genre littéraire. Ce nouveau sujet est redoutable, car il demande une maturité, un rapport presque fusionnel au texte parangon dont on va devoir se nourrir pour créer un pastiche érudit. Seulement, il faut que le professeur de français ait conscience de cela afin de le dire aux élèves qui respecteront alors tout ce qu’on leur présentera avec conviction comme digne de respect.

° Chaque jour je me suis demandé comment canaliser l’intuition et faire d’une étincelle un peu décevante un texte fabuleux et rigoureusement écrit. (…) Chaque élève a écrit dix brouillons.

Eric Chevillard, les écrivains et le blog

C’est dommage, les écrivains français bloguent peu. Virginie Despentes s’était prêtée à l’exercice il y a quelques années (de 2004 à 2005) mais avait tout arrêté net après le piratage imbécile de son site. Pendant un an, elle y écrivait des billets d’humeur. Il y était question de livres, de films, de musique mais aussi de choses plus personnelles. Aussi, parfois, elle donnait une dimension cathartique à son blog, l’utilisait comme un journal intime. Depuis elle, peu de plumes éditées sautent le pas d’écrire quotidiennement, ou presque (et donc d’être jugées quotidiennement, ou presque).

Certes, de jeunes auteurs -comme Titiou Lecoq- tiennent un journal sur le net, mais on ne peut décemment pas les considérer comme des écrivains. Pour eux, souvent (même s’ils s’en défendent), c’est le blog qui les a amenés à l’édition-papier et c’est donc le côté « bancable » de leur audience de blog qui rassure les maisons d’édition. Souvent, ces jeunes là ne font que raconter leurs vies, de l’autofiction pure, qui n’a pas grand chose à voir avec un exercice d’écriture ou de la littérature.

 

Reste que certains font exception à la règle. Je pense notamment au cynique Eric Chevillard. Ecrivain prolifique, c’est pourtant par son blog que je suis venue à ses livres. Grand bien m’en a pris.

Certes, je n’aime pas le côté vengeur-masqué-de-la-littérature de l’homme, je n’aime pas qu’il descende en permanence ses confrères dans les colonnes du journal Le Monde (le feuilleton hebdomadaire du Monde des Livres est tenu par Eric Chevillard depuis la rentrée 2011). Je le trouve parfois violent gratuitement, notamment avec Foenkinos, qui, s’il n’est pas Zola, ne mérite pas la diatribe à son encontre de sieur Chevillard.

Enfin, Chevillard a du talent. Une vraie plume. On peut donc lui pardonner ses sarcasmes sur la littérature d’aujourd’hui (seulement, il ferait bien de se méfier, il finira par devenir caricatural dans sa méchanceté. Bientôt, on dira que se faire détester par Chevillard, c’est être sûr de rencontrer le succès escompté).

Donc Chevillard a du talent. Et un blog. L’autofictif, ça s’appelle. Le principe est simple : chaque jour, sans exception, l’écrivain y publie trois aphorismes. Comme trois réflexions obtenues à des moments différents dans la journée. C’est parfois sublime, souvent très bon.

Lundi 20 février, par exemple, pour le 1498 ème jour où il se pliait à l’exercice, il a écrit :

Il avait la certitude que la postérité rendrait justice à son œuvre et cela l’aidait à supporter l’insuccès de ses livres et l’indifférence qui accueillait chacune de ses publications. Enfin, il mourut. Et, cinq ans après sa mort, son éditeur pilonna le stock de ses livres jusqu’au dernier exemplaire. L’espoir d’une réhabilitation posthume était nul désormais. Or, à sa grande surprise, il dut admettre qu’il s’en foutait.

je voulais un hamster

tchac tchac

pas un lapin

Cette vierge facile se refuse à tous les hommes sans exception !

Chaque fois, chaque jour, ces mots s’avalent comme le thé ou le café du matin : à force ça devient une habitude, presque une obligation. Ca réveille, aussi.

Testez l’autofictif que vous pouvez aussi lire sur papier. Déjà quatre livres ont été tirés de son blog.