Ma première journée en ZEP

En REP, pardon. On dit REP maintenant, réseau d’éducation prioritaire, et REP PLUS quand vraiment…. C’est la misère (sociale, j’entends).

A force d’en entendre parler, on pourrait penser que l’éducation nationale est composée de moitié par des REP. Loin de là, et heureusement. Prof en Zep, en REP ou REP Plus comme on voudra bien l’appeler, ça n’est pas franchement « transmettre les connaissances et l’amour de sa matière », c’est plutôt « transmettre le respect de l’autre et de soi »… Ta matière, on s’en fout, ou presque.

Une carte des REP et des REP+ à venir en 2015 ci-dessous, pour se rendre compte :

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Je suis TZR, titulaire en zone de remplacement, c’est-à-dire que comme je n’ai pas encore fait de gosses, enseigné suffisamment longtemps pour mériter le graal ni choisi une région où personne ne souhaite vivre, je n’ai pas assez de « points » pour être TPF (Titulaire en poste fixe). Donc, je me promène, et depuis ce matin, j’ai atterri dans un nouveau collège (déjà, ça, c’est une nouveauté) qui est classé REP, mais pas n’importe laquelle : REP PLUS, histoire de rentrer de plein fouet dans le cœur du sujet.

J’ai effectué une journée de professorat en ZEP (pardon, en REP+) et ce soir, tout ce que j’ai vécu avant dans l’enseignement –les 3 lycées et le collège où j’ai travaillé- m’apparaît comme … le pays des bisounours. L’Eldorado, si tu préfères Voltaire. C’est bien, ça fait relativiser l’état de l’école. En fait, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’effectivement, le gros souci de l’école à la française ce sont les inégalités (tu m’étonnes, John, va en REP+ si  tu veux vérifier) mais si votre gamin est scolarisé dans une école, un collège ou un lycée « normaux », pas classés je veux dire…. Vous êtes tranquilles. Et vous pouvez tranquillement arrêter vos discours désespérants de parents-qui-croient-que-l’école-est-foutue-parceque-les-médias-le-disent (J’ai encore subi ça vendredi soir. ARRÊTE, toi, parent-relou, d’avoir une idée préconçue sur l’éducation nationale juste parce que t’as le droit d’avoir un avis : tes enfants sont scolarisés. Non,  renseigne-toi avant de parler).

Ce matin, à 8h, pour la première fois de ma carrière, j’ai mis 20 minutes à obtenir le silence (tout à fait relatif, le silence). Ce soir à 18h, j’avais battu TOUS mes records de sanctions. En 3 ans et demi d’enseignement, je n’ai pas mis une seule heure de colle. Aujourd’hui, 6. En moyenne quatre mots dans le carnet pour problèmes de comportement PAR HEURE. Des carnets déjà surchargés par les mots des autres professeurs.

A la pause de 10h, mes collègues m’ont donné leurs astuces (Je l’ai pas dit mais nous sommes la moitié du temps 2 adultes en cours : le prof et un éducateur. Ouais…) : « Tu prends tous les carnets sur ton bureau AVANT qu’ils entrent en classe », « Si ils travaillent 15-20 minutes dans l’heure t’as tout gagné », « Dans deux semaines, c’est les vacances de Noël, ils sont fatigués et en plus ils veulent te tester, ne laisse RIEN passer. Tu sanctionnes fort ». « Sanction, sanctionner », l’impression d’avoir entendu ces occurrences une centaine de fois aujourd’hui.

Dans ce nouveau collège, 80% des élèves sont boursiers, 40% des familles sont monoparentales, 80% habitent dans des ZUS (Zone urbaine sensible). CQFD…

Les élèves que j’ai rencontrés aujourd’hui, que je ne connais pas encore, ont l’air d’être de bons gamins. Pas dangereux, juste sans limites, sans règles, sans structure, sans fondations. Ils ont l’air fêlé, abîmé et surtout : ils sont complètement inconscients de ce qui est entrain de se jouer pour eux.

Mon avis va évoluer, il va se modeler au fur et à mesure, à leur contact. Mais je me dis déjà que chaque professeur devrait un jour passer par l’éducation prioritaire. Au moins pour se rendre compte du fossé abyssal qui sépare nos deux écoles. Car il y a deux écoles, non ? Aussi, les mots qu’on utilise pour en parler dans les médias pourraient être repensés. C’est trop flou. Ca rend les gens bêtes quand ils abordent le sujet. Il y a les écoles, collèges, lycées « hors zone sensible », avec leurs problématiques définies ; et puis il y a les réseaux d’éducation prioritaire avec de toutes autres problématiques. Les deux écoles françaises devraient être « travaillées » différemment. L’une mérite d’être améliorée, d’évoluer ; l’autre mérite d’être soignée.

Doisneauecole