Quand les élèves enseignent aux profs …

Avec une classe de première, on travaille un texte de Pascal, le plus connu de tous : le fragment « Divertissement » des Pensées. Pour eux, c’est un texte compliqué mais ils s’accrochent lorsqu’on décortique le texte -thèse, arguments, exemples- et bientôt je sens que Pascal n’est plus si obscure pour eux. C’est une (très) bonne classe (beaucoup d’options « euro », des classes intellos, les préférées des profs) et je perçois qu’ils sont fiers de me montrer qu’ils peuvent désormais expliquer l’essence du texte : Pour Pascal le malheur de l’homme réside dans le fait de ne pas pouvoir demeurer en repos dans une chambre et la raison en est cette obligation que l’homme se crée de se divertir, se divertir pour ne surtout pas penser à sa condition misérable et mortelle.

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Une fois la base du texte comprise, je tente de les lancer dans un débat autour de la thèse pascalienne. A mon grand étonnement, ça marche (ces 1ère S là m’impressionnent toujours par leur ouverture d’esprit), ils débattent donc, donnent leur point de vue, sont ultra pertinents.
Quand soudain je veux les aider un peu, je rappelle la place de la religion dans la vie de Pascal, son jansenisme exacerbé et je dis : « Cette thèse est toujours d actualité aujourd’hui, elle interroge encore beaucoup notre société, elle est intemporelle, la preuve vous débattez sans difficulté autour de son idée pivot, et ce même si les idées religieuses et la force de la croyance de Pascal ne sont plus, pour nous, d’actualité. » Dès la fin de ma phrase, j’entends un gros soupir à ma droite, je ne relève pas mais je sais que le soupir vient de M.
Il n est pas le plus attentif en général donc j’en conclus qu’il s’ennuie et je lui reproche intérieurement de le signifier si explicitement.
La sonnerie retentit.
J’ai cette classe deux heures d’affilées le jeudi. Mais contrairement à d’habitude très peu d’entre eux sortent respirer dehors. Certains entourent même mon bureau, ils ont des questions sur Pascal. Je discute alors avec J. lorsque j’entends à ma gauche M. (le soupirant) dire à un de ses camarades qu’il « adore » le texte de Pascal. Immédiatement et sans le montrer, je jubile, c’est une belle récompense pour moi. Mais forcement, son comportement de tout à l’heure m’intrigue encore davantage : 

– Pourquoi tu as soupiré alors ? je lui demande. 
– Ah ça, nan madame. C’est juste quand vous avez dit « Pour nous la religion n’a plus la même importance que pour Pascal ». C’est pas vrai pour tout le monde. Vous avez dit « nous », vous auriez du dire « moi ».
M. est musulman. Il aurait été catholique c’eut été la même chose. Je me suis excusée d’avoir heurté sa sensibilité. Mais immédiatement, j’ai tout de suite pensé qu’il s’était senti proche des idées chrétiennes de Pascal. J’ai aimé cette idée là. Et surtout, évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de retenir essentiellement qu’il avait « adoré » le texte. Un texte compliqué. Un texte qui nécessite une concentration, une implication et une volonté de compréhension. 

M. a 9 de moyenne en français, et alors ? Ce jour là, il a fini par m’assurer qu’il avait « le pessimisme très pascalien ».

Amen. 

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